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Après des années d’hésitation, le Québec s’apprête à embrasser l’énergie solaire. Depuis cette semaine, Hydro-Québec subventionne les panneaux photovoltaïques sur les maisons. Et un appel d’offres pour les premiers parcs solaires vient de se conclure, suscitant des propositions de Sept-Îles à Thurso.
Deux questions se posent toutefois : cette forme d’énergie est-elle utile pour répondre à nos besoins, qui culminent lors des soirées froides d’hiver ? Et est-il judicieux d’investir de l’argent public dans cette filière plutôt que dans d’autres solutions, comme les éoliennes ou les thermopompes ?
Sur ces deux questions, les experts en énergie ne s’entendent pas. Et leurs arguments donnent vie à un stimulant débat.
Le Québec serait « fou » de ne pas se lancer dans le solaire, affirme Philippe Dunsky, le président de la firme Dunsky Énergie + Climat, qui conseille des dizaines de gouvernements en Amérique du Nord. « Je n’aurais pas dit ça il y a 10 ans », explique-t-il, mais « avec la chute fulgurante des prix, ça devient très compétitif de faire du solaire au Québec ».
Le phénomène est mondial : depuis l’an 2000, le prix des panneaux solaires a diminué de 96 %, et leur déploiement est exponentiel. De nombreux pays génèrent désormais plus de 20 % de leur électricité grâce au soleil. La Suède, une contrée nordique de 11 millions d’habitants, dispose de plus de 5400 mégawatts (MW) de puissance photovoltaïque : trois fois plus que La Romaine, quand le soleil brille.
Outre leur prix avantageux, les panneaux solaires sont très sobres en carbone, on peut les installer sur des espaces vacants, comme des toitures ou d’anciens dépotoirs, et mener un projet de A à Z en quelques semaines.
En mai 2025, Hydro-Québec a annoncé son intention de foncer dans le solaire. Elle veut développer 3000 MW de capacité solaire d’ici 2035. (Pour les éoliennes, la cible est de 10 000 MW.) La plupart des panneaux seront installés dans des parcs solaires, mais la société d’État espère aussi voir 125 000 de ses clients (résidentiels et commerciaux) installer des capteurs chez eux, pour un total de 900 MW, afin de combler une partie de leurs besoins. Elle évalue le coût de l’énergie solaire au Québec à 8-11 cents le kilowattheure (¢/kWh).
Injecter « au mauvais moment »
Là où ça se corse, c’est qu’au Québec, le rude climat hivernal cause des pointes de demande particulièrement saillantes — plus qu’en Suède —, qui ne coïncident pas avec la courbe de production des panneaux solaires. En hiver, les journées sont courtes. Et à 18 h, le soleil est couché…
« Si on ne veut pas construire des installations de production électrique surdimensionnées, il faut gérer la pointe », dit Louis Beaumier, le directeur exécutif de l’Institut de l’énergie Trottier. « Mais avec le solaire sans batterie de stockage, on ne règle pas la question de la pointe. »
Pour soutenir la décarbonation de la province, Hydro-Québec doit relever deux défis : disposer d’assez d’énergie sur une base annuelle, et être capable de livrer cette énergie en quantité suffisante à un moment donné, c’est-à-dire, avoir assez de puissance. Or, les besoins les plus pressants sont en puissance, comme en témoigne le contrôle serré des blocs de mégawatts.
M. Beaumier est « loin d’être convaincu » qu’Hydro-Québec « en ait pour son argent » en offrant des subventions pour les panneaux solaires qui couvrent jusqu’à 40 % du coût des projets. Il croit que cet argent serait mieux investi pour accélérer le passage du chauffage résistif vers les thermopompes modernes conçues pour fonctionner jusqu’à -25 °C, ce qui réduirait la pression exercée par les pointes hivernales sur le réseau.
« Le photovoltaïque, ça injecte au mauvais moment », relève aussi Jean-Pierre Finet, analyste au Regroupement des organismes environnementaux en énergie (ROEE), qui croit qu’en raison de ce décalage, les subventions ne seront pas rentables d’un point de vue collectif, car, même avec les panneaux subventionnés, Hydro-Québec devra continuer à acheter de l’électricité à fort prix en hiver.
D’autres spécialistes répondent que, oui, le Québec a besoin de puissance, mais aussi d’énergie. Dans un contexte « d’électrification rapide », on ne doit se priver d’aucune option, croit M. Dunsky. D’autant plus que de générer de l’énergie solaire permet de fermer les vannes des centrales hydroélectriques, puis de turbiner au moment opportun. « C’est comme si on payait pour avoir de la pluie dans nos réservoirs », illustre-t-il.
Patrick Goulet, le président de l’organisme Énergie solaire Québec, voué à la promotion de la filière, loue aussi les avantages du plongeon solaire. M. Goulet insiste sur le potentiel hivernal de l’énergie solaire, qui est sous-estimé, selon lui. Il explique que, quand le soleil brille, les panneaux sur le toit de son duplex alimentent « à 100 % » sa thermopompe efficace.
Une autre avancée technologique promet de faciliter l’intégration du solaire : les batteries de stockage, dont le prix est en chute libre (-40 % en 2024). « C’est vraiment l’ingrédient qui manquait pour le solaire dans les climats nordiques », juge M. Goulet. Ces batteries ne permettent pas de passer à travers des vagues de froid, mais atténuent le problème de la pointe en soirée. En Australie, un demi-million de batteries domestiques ont été installées.
Calibrer la stratégie
Hydro-Québec est bien consciente des limites de l’énergie solaire. La société d’État veut néanmoins se lancer dans l’aventure photovoltaïque de manière mesurée pour voir la réaction du marché et calibrer sa stratégie, sachant que le prix des panneaux va continuer de baisser. « Notre intention, c’est de diversifier le mix énergétique au Québec », explique le porte-parole Cendrix Bouchard.
L’entreprise publique conçoit l’autoproduction solaire comme une mesure d’efficacité énergétique. (C’est une vue de l’esprit, car les panneaux génèrent de l’électricité, ils n’en épargnent pas.) Et elle considère que, globalement, ses programmes d’efficacité énergétique (solaire, thermostats intelligents, thermopompes, isolation, etc.) coûtent seulement 4 ¢/kWh, par rapport à 13 ¢/kWh pour produire de la nouvelle électricité.
En réponse aux questions du Devoir, la société d’État n’était toutefois pas en mesure de donner une évaluation précise de la valeur des gains énergétiques engendrés par sa subvention à l’autoproduction solaire.
Au-delà des bénéfices financiers immédiats, Philippe Dunsky croit que le Québec doit bâtir son « industrie » solaire — former des installateurs, établir une chaîne d’approvisionnement, adapter la réglementation —, ce qui fera baisser les prix. En Australie, souligne-t-il, le prix est 60 % plus bas qu’au Québec. « L’avenir nous réserve d’autres gains », conclut-il.
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