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Le préjudice du doute

3 week_ago 17

         

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La pandémie est derrière nous, mais le conspirationnisme vit encore des jours fastes. Il a même légèrement progressé partout au Canada. Si l’adhésion franche et convaincue à des théories complotistes reste marginale, le doute que de tels énoncés peuvent susciter, lui, gagne notablement du terrain. Cette indécision rampante est une très mauvaise nouvelle pour la santé du dialogue démocratique.

Lorsqu’il s’emballe, le doute ouvre plein de portes par lesquelles peuvent s’engouffrer toutes sortes de théories fumeuses et de désinformations massives. Dans son récent rapport analysant l’évolution de l’adhésion au conspirationnisme au Canada et au Québec, la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents voit dans la progression de l’indécision « la face cachée de la hausse de l’adhésion au conspirationnisme ».

Ce constat devrait tous nous interpeller.

Convenons d’abord que les termes « conspirationnisme » ou « complotisme » sont chargés. Leur utilisation prête aux critiques et aux raccourcis et il importe d’en dépasser le vernis péjoratif. Or, ce n’est ni en dénigrant ni en niant ces théories qu’on freinera leur progression. Il faut plutôt aller à la racine du phénomène pour mieux le définir et comprendre à quels élans primordiaux il répond, ce que la chaire fait très bien.

Dans leur rapport — où le Québec fait figure de bon élève (les francophones étant ceux qui adhèrent le moins aux énoncés conspirationnistes) —, ses chercheurs définissent le complotisme comme le fruit d’une « une méfiance extrême » s’incarnant dans une « logique du ressentiment et de l’accusation » qui dépasse le simple soupçon. Son but ? S’enraciner dans une vision du monde monochrome, sinon monologique, prévisible, où « la plupart des événements actuels et historiques résultent de l’action secrète d’un groupe » aux « intentions malveillantes ».

Au quotidien, ça donne des adeptes du complotisme qui croient plus que jamais à la nocivité des vaccins (26,3 % en 2021 contre 29,7 % en 2025). Qui voient dans notre gestion imparfaite de la COVID-19 rien d’autre qu’un prétexte pour conditionner la population à la docilité et à la répression (de 17,3 % à 21,8 %). Ces braquages ne sont pas des phénomènes spontanés, remarquez. Ils sont le fruit de mauvaises communications répétitives, de désinformations massives et de bilans bâclés dont on paie aujourd’hui le prix fort.

Les partisans du complotisme ont aussi consolidé d’autres obsessions. Celle voulant que l’immigration soit délibérément organisée par nos élites pour remplacer les Canadiens (de 20,5 % à 25,9 %). Celle affirmant qu’un groupe secret, friand de satanisme et de pédophilie, contrôle les gouvernements (de 13,8 % à 19,2 %). Celle concluant que le réchauffement climatique n’existe pas (de 12,1 % à 15,9 %).

Ces croyances ne tiennent pas que sur du vent ou du sable. Elles ont souvent pour origine des déclarations ou des situations limites bien réelles que nos décideurs ont laissées pourrir. Pensez à l’Initiative du siècle, ce groupe de pression militant pour que la population canadienne atteigne 100 millions d’habitants d’ici 2100. Il est clair que leurs écrits et leurs actions auront aggravé, sinon tordu, nos récents déchirements sur l’immigration.

Pensez aussi à cette manchette séduisante sur le front des dérèglements climatiques voulant que les projections les plus pessimistes des experts se soient révélées « fausses ». Le danger s’éloigne, il n’y a plus rien à voir, ont conclu les climatosceptiques. Si seulement c’était si simple. En fait, c’est une simplification excessive, pour ne pas dire fautive. La vérité, c’est que la crise climatique risque toujours de rendre le monde « méconnaissable ».

C’est dans de tels interstices que le doute fait son nid, et c’est là aussi que s’opère le basculement vers le complotisme. Le renversement se fait d’autant plus aisément que la confiance est en baisse à l’endroit de toutes les institutions, qu’elles soient politiques, gouvernementales, médiatiques ou scientifiques. Leur fragilité exacerbée les empêche d’offrir la même résistance qu’avant aux théories du complot.

Foisonnante, la pensée humaine n’a jamais pu compter sur autant de béquilles pour s’appuyer : encyclopédies en ligne, infos en continu, flux incessant d’opinions prêtes à penser sur les réseaux sociaux, intelligence artificielle qui réfléchit obséquieusement à notre place. Tout ce bruit finit par brouiller même les esprits les plus aguerris.

Les experts de la chaire ont raison de nous prescrire un protocole de rétablissement de la confiance de toute urgence. Car c’est bien là que « le ciment invisible des sociétés démocratiques » se fissure en premier.

À son époque, Aristote voyait dans le doute « le commencement de la sagesse ». Force est de considérer qu’il a son revers dans notre monde polarisé et hyperconnecté. Quand le doute flirte avec la certitude butée, au mépris des faits, c’est en effet signe que la bêtise et l’ignorance ne sont plus très loin ou ont déjà fait leur nid.

Au bénéfice du doute il faudrait pouvoir opposer son contraire : le préjudice du doute. Et agir en conséquence.

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