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Dès le mois de février, je commence à acheter des fleurs. Ce n’est pas pour décorer. Ce n’est pas pour faire joli. C’est pour tenir. Le froid s’étire, les journées sont grises, la lumière manque, tout semble figé dehors comme dedans. Alors j’achète des bouquets comme on allume des lumières dans une pièce trop sombre. J’en rapporte chaque semaine, parfois plusieurs fois par semaine. Je ne compte pas vraiment. J’achète des fleurs pour rester debout. Pour ne pas glisser. Je mets des fleurs partout dans l’appartement. Dans le salon, dans la cuisine, dans la chambre, dans la salle de bain et dans le bureau. Même le couloir en a une, posée sur une petite tablette étroite. J’aime l’idée qu’aucune pièce ne soit vide. Chaque bouquet est différent. Je ne cherche pas l’équilibre ni la perfection. J’aime que les couleurs ne s’accordent pas toujours, que les formes se mélangent un peu maladroitement. Chaque bouquet raconte quelque chose. Une petite histoire de résistance, de fatigue, de beauté qui dure un peu, puis disparaît. Dans le salon, ce sont toujours des tulipes. Je ne sais pas exactement pourquoi, mais elles finissent toujours là. Peut-être parce que c’est la pièce où je passe le plus de temps à ne rien faire, à attendre. Quand je suis évaché dans le divan, j’ai l’impression d’avoir le même corps qu’elles. Je tangue un peu et je n’ouvre pas. Je n’ouvre jamais. Comme les tulipes qui sont fermées et penchent un peu en avant. Elles ont l’air d’avoir un peu mal au cœur. Elles ont l’air de garder quelque chose en elles. Leur couleur change selon les semaines. Un rouge presque sombre, un orange délavé, comme fatigué par l’hiver, et un rose si clair qu’il frôle le blanc. Je les regarde longtemps. Parfois je leur parle, tout bas. Je leur demande de s’ouvrir. Pas trop vite. Juste assez pour me rassurer. Pour la cuisine, je choisis des fleurs plus solides. Des gerberas, des marguerites, parfois des chrysanthèmes, même si ce n’est pas vraiment la saison. Elles m’accompagnent et m’écoutent parler. Plus je vieillis, plus je me parle tout bas à moi-même. Quand j’étais plus jeune, je jugeais beaucoup les personnes âgées de faire ça. J’ai commencé à faire ça au début de ma trentaine, et maintenant, je prends un plaisir coupable à parler tout seul, comme un fou. J’ai l’impression de donner un autre sens à ma pensée, comme si de la dire à voix haute me permettait de me rassurer. Je confirme plusieurs tâches par jour comme ça. Je ne travaille pas dans une tour de bureaux et je n’ai pas de collègues. Je me suis créé une microcompagnie dans ma tête où je gère des employés qui n’existent pas : « bon, là, faut sortir la poubelle… ensuite, faut faire à manger… c’est important de manger… après il faudrait répondre à cette prof qui m’a envoyé un courriel… ensuite il faudrait appeler mon proprio pour lui donner ces lettres qui traînent depuis quelques jours sur mon micro-ondes… ensuite… » Je hoche la tête pour confirmer ce que je viens de me dire. Je souris, des fois je maugrée après l’une de mes idées, des fois je suis en colère de ne pas avoir été assez vite, ou de ne pas avoir pensé à ça plus tôt. Les bouquets doivent me prendre pour un vrai fou. Je regarde toujours les fleurs du coin de l’œil, comme pour m’assurer qu’elles vont bien. Dans la chambre, je préfère des fleurs discrètes. Des lys, des freesias, parfois juste quelques branches avec des boutons fermés. Je ne veux pas de couleurs trop fortes au réveil. Je veux quelque chose de calme. Quelque chose qui respire avec moi pendant la nuit. Le vase n’est jamais trop près du lit, mais pas trop loin non plus. Juste à la bonne distance pour ne pas envahir et pour rassurer.
Je ne saurais pas expliquer pourquoi chaque bouquet se retrouve à un endroit précis. Je n’ai pas de règle claire, j’y vais au feeling. Je déplace parfois un vase d’une pièce à l’autre jusqu’à ce que ça me semble juste. Peu à peu, les fleurs deviennent une sorte de carte de mon état intérieur. Elles disent comment je vais. Mais celles qui me préoccupent vraiment, ce sont les tulipes. Elles m’inquiètent plus que les autres. Peut-être parce qu’elles changent lentement. Peut-être parce qu’elles refusent parfois de s’ouvrir. Je peux rester longtemps debout devant elles, à trembler un peu. Je regarde les tiges, les pétales, la moindre variation. Quand elles restent fermées trop longtemps, l’angoisse monte. Je me demande ce que j’ai fait de travers. Pas assez de lumière. Trop de chaleur. Une eau pas assez propre. Je change l’eau souvent. Parfois tous les jours. Je lave le vase avec soin. Je coupe les tiges en biais, comme j’ai appris à le faire en lisant des conseils sur Internet. Je parle de leur état comme on parlerait de quelqu’un de fragile. Je m’inquiète pour elles pour vrai. J’ai l’impression que si elles vont mal, je vais mal aussi. La nuit, je me réveille souvent. En février, je dors mal. Le froid entre partout, même dans la tête. Alors je me lève. Je marche lentement dans l’appartement. Je fais le tour des pièces. Je regarde chaque bouquet. Je m’attarde toujours plus longtemps devant les tulipes du salon. J’allume parfois une petite lampe pour mieux voir. Je vérifie qu’elles sont encore droites, qu’elles n’ont pas fané d’un coup, qu’aucune ne s’est affaissée pendant que je dormais. Ces rondes nocturnes sont devenues un rituel. Une façon de me calmer. De vérifier que le monde n’a pas complètement lâché pendant la nuit. Les fleurs me servent de repères. Tant qu’elles tiennent, je tiens. Tant qu’elles sont là, je respire un peu mieux.
Je croyais que le mois de mars m’ouvrirait sur d’autres perspectives, mais non. J’ai redoublé d’ardeur, et j’ai acheté encore plus de bouquets. J’ai vite compris que les fleurs sont une version de nous-mêmes. Elles réunissent la plupart de mes peurs : celles de la dégradation, de la perte et de ce qui s’abîme sans prévenir. Elles concentrent tout ça. Elles sont belles, mais elles ne durent pas. Elles rappellent que tout finit par faner. Et, pourtant, c’est exactement pour ça que j’en ai besoin. Parce qu’elles montrent aussi que même ce qui est fragile peut tenir quelques jours. Parfois plus longtemps que prévu. Avec le temps, ma maison ressemble presque à une petite serre. L’odeur des fleurs se mélange à celles du café, du savon et de mon linge. Quand des gens viennent, ils remarquent tout de suite les bouquets. Ils sourient. Ils trouvent ça beau. Ils ne voient pas la tension derrière. Ils ne savent pas que chaque pétale qui tombe me serre un peu le ventre. Acheter des fleurs devient alors un geste vital. Une manière de me dire que je suis encore là. Que je suis capable de prendre soin de quelque chose, même si ce quelque chose est voué à disparaître. Les tulipes finiront par s’ouvrir ou par mourir fermées. Dans les deux cas, je les aurai accompagnées. Et peut-être que, dans ce geste répétitif et un peu fou, il y a simplement une tentative sincère de rester en vie.


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