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Le plus gros projet industriel du Québec avance… derrière des portes closes

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Juillet 2021. Un an après que le premier ministre François Legault a affirmé que l’exportation de millions de tonnes d’énergie fossile chaque année par GNL Québec allait « aider la planète » à la lutter contre la crise climatique, le gouvernement caquiste accepte finalement les constats de la science. Le complexe gazier aurait nui à la « transition énergétique », le trafic de méthaniers menaçait une population de bélugas déjà en voie de disparition et, dernier clou dans le cercueil, l’acceptabilité sociale n’était pas au rendez-vous.

« Nous avons dû nous rendre à l’évidence, les risques du projet dépassent ses avantages », avait alors résumé le ministre de l’Environnement, Benoit Charette. Moins de cinq ans après ce refus, l’entreprise norvégienne Marinvest Energy veut construire un mégaprojet très similaire : un gazoduc de plusieurs centaines de kilomètres, une usine de production de gaz naturel liquéfié (GNL) et un terminal maritime, cette fois à Baie-Comeau. Le tout servirait à exporter du gaz exploité en Alberta en utilisant surtout la fracturation hydraulique.

Est-ce que ce « GNL Québec 2.0 » pourrait être acceptable, malgré le rejet de la précédente mouture ? « Aucun projet n’a été déposé par Marinvest Energy. Si un projet était déposé, nous l’évaluerions et l’analyserions », répond le cabinet du ministre Charette. Au bureau du ministre des Finances du Québec, Eric Girard, on prend d’ailleurs soin de souligner que le contexte énergétique international justifie de « se questionner sur les différentes options qui s’offrent à nous », sans perdre de vue les impacts et « l’acceptabilité sociale ». Des élus à Québec et à Ottawa ont ouvert la porte au projet, ou alors y ont déjà signifié leur appui.

L’entreprise n’a pourtant jamais dévoilé les détails de celui-ci. C’est Le Devoir qui en a révélé l’existence en juillet 2025. Depuis, la réponse des promoteurs est toujours la même, à peu de chose près. « Dans un esprit de respect et de transparence, notre priorité demeure de poursuivre les discussions avec les communautés des Premières Nations, ainsi qu’avec les parties prenantes concernées, afin de faire évoluer les concepts du projet de manière responsable. Nous communiquerons publiquement lorsque le projet aura franchi des étapes plus avancées et que des éléments concrets pourront être partagés. »

Lobbyisme et rencontres

La réponse officielle, fournie par le cabinet de relations publiques National, ne dit toutefois pas tout au sujet des démarches des promoteurs. Des « représentants » ont notamment eu des rencontres avec gouvernement du Québec à quelques reprises à partir de février 2025, dont trois avec le bureau du premier ministre. Ils ont aussi fait la promotion du complexe gazier en le présentant comme un projet de « transition » énergétique dans le cadre d’une « mission Québec-Canada » en Europe, a déjà révélé Le Devoir.

Grâce à des demandes d’accès à l’information qui ont permis d’obtenir des documents lourdement caviardés, on sait en outre que le gouvernement Carney travaille depuis des mois avec l’entreprise en vue de la réalisation du projet. L’agence fédérale qui serait chargée de l’évaluation environnementale a ainsi décidé d’aider le promoteur dans ses démarches auprès des Premières Nations, et ce, tout juste après avoir eu droit à une « présentation du projet de gazoduc et de terminal maritime Marinvest ». Celle-ci se décline sur 20 pages totalement caviardées.

Depuis mai 2025, des rencontres mensuelles impliquant plusieurs ministères fédéraux servent en outre de « forum permettant aux ministères de fournir des conseils et un soutien afin de faciliter l’investissement », selon un courriel de l’organisme Investir au Canada obtenu par Greenpeace. Ressources naturelles Canada a aussi évoqué les raisons de l’échec de GNL Québec dans ses échanges avec les promoteurs dès mai 2025, indique un document qui soulignait l’« opposition » des Premières Nations au défunt complexe industriel du Saguenay.

Or, depuis GNL Québec, le gouvernement fédéral a mis en place un cadre législatif, avec la loi C-5, dont un « Bureau des grands projets » chargé d’assurer la réalisation des projets d’« intérêt national ». Une des conditions pour se qualifier est de s’entendre d’abord avec les Premières Nations, une volonté répétée par l’entreprise depuis plusieurs mois.

Marinvest Energy n’a pas répondu cette semaine à notre question sur un éventuel passage par le Bureau des grands projets. Le Bureau du Conseil privé a pour sa part indiqué que le dossier ne lui a pas été « référé », avant d’ajouter que le gouvernement ne commente pas « d’éventuels projets ».

Dans un document rédigé par l’Agence d’évaluation d’impact du Canada en octobre dernier, on mentionne toutefois, parmi les rares passages non caviardés, une information qui aurait été transmise dans une rencontre impliquant plusieurs ministères fédéraux : « Marinvest affirme que le développement du projet avance et qu’elle pourrait contacter le Bureau des grands projets avec une description du projet début 2026. »

« Le public est tenu à l’écart »

Directrice générale de Nature Québec, Alice-Anne Simard estime que la façon de procéder du gouvernement et de l’entreprise signifie que « le public est tenu complètement à l’écart », pendant que ce projet favorable aux entreprises gazières actives en Alberta avance derrière des portes closes. « Nous allons rejouer dans le film de GNL Québec, mais avec des règles qui ont été changées pour favoriser le promoteur, avec la loi C-5. »

« L’entreprise a tout intérêt à négocier avec le gouvernement fédéral pour que le projet soit désigné comme étant d’intérêt national avant qu’il crée trop de polémique, et donc qu’il devienne plus difficile à défendre d’un point de vue politique. Une fois qu’il sera désigné comme étant d’intérêt national, tout va se passer très rapidement », ajoute Mme Simard. Un point de vue que partage le député bloquiste Patrick Bonin, qui insiste sur le poids du « lobby des énergies fossiles » à Ottawa.

Responsable de la campagne Climat et Énergie chez Greenpeace Canada, Louis Couillard soutient que les promoteurs redoutent de « s’exposer au débat public », après l’échec de GNL Québec, du pipeline Énergie Est, du gaz de schiste et de l’exploration pétrolière.

Spécialiste de la politique canadienne et professeur à l’Université de l’Alberta, Frédéric Boily constate que les entreprises ont tiré des leçons de ces échecs. La présidence de Donald Trump et les crises internationales jouent aussi en faveur des partisans des énergies qui menacent l’avenir climatique viable de la planète. « Le contexte est beaucoup plus favorable pour Marinvest Energy qu’il ne l’était pour GNL Québec. Je dirais même qu’il est très favorable pour la réussite du projet », souligne M. Boily.

Le gouvernement Carney veut augmenter substantiellement les exportations de GNL au cours des prochaines années, et Marinvest Energy fait valoir que son projet est « une occasion stratégique pour le Québec et le Canada de contribuer à la sécurité énergétique de leurs partenaires, particulièrement en Europe ». L’entreprise ne précise toutefois pas quand elle le dévoilera, quel est le calendrier de réalisation et quels seraient les coûts. GNL Québec évaluait ceux-ci à 15 milliards de dollars et des économistes universitaires ont évoqué une facture d’au moins 30 milliards de dollars pour le nouveau complexe gazier.

Reste la question de la cohérence de ce projet avec la lutte contre la crise climatique. Le cabinet de la ministre canadienne de l’Environnement, Julie Dabrusin, n’a pas répondu à notre question à ce sujet. « Notre stratégie de compétitivité climatique s’appuie sur ces progrès et positionne les entreprises canadiennes pour qu’elles jouent un rôle de premier plan dans la transition mondiale vers la carboneutralité », a-t-on répondu, avant de répéter que l’entreprise « n’a fait aucune demande officielle concernant un projet de GNL ».

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