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Pendant des années, toute personne qui osait remettre en question le discours officiel sur l’abondance énergétique du Québec se faisait répondre la même chose : Hydro-Québec dispose d’immenses réserves d’eau, les surplus sont abondants, et les changements climatiques devraient même augmenter les précipitations dans le nord du Québec.
Or, année après année, la réalité semble raconter une tout autre histoire.
Selon les informations rapportées par Thomas Gerbet et Renaud Chicoine-McKenzie de Radio-Canada, le réservoir Caniapiscau, le plus important du réseau d’Hydro-Québec, n’est actuellement rempli qu’à 24 % de sa capacité. Il s’agit du niveau le plus bas observé depuis 21 ans. La situation est telle que des pilotes et des pourvoyeurs de la région constatent visuellement un recul spectaculaire du niveau de l’eau depuis plusieurs années.
Le problème n’est plus ponctuel. Il devient récurrent.
Trois années de sécheresse et une tendance qui s’aggrave
Le plus inquiétant dans cette nouvelle n’est pas le chiffre lui-même, mais sa répétition.
Depuis 2023, Hydro-Québec invoque des conditions d’hydraulicité défavorables. En 2024, la société d’État expliquait déjà une baisse importante de ses revenus par le manque d’eau dans ses réservoirs. En 2025, les stocks énergétiques atteignaient des niveaux historiquement faibles. En janvier dernier, nous rapportions que les réserves globales d’énergie d’Hydro-Québec étaient au plus bas depuis 2005.
Aujourd’hui, les chiffres sont encore pires.
Selon Radio-Canada, les stocks énergétiques globaux du réseau devraient tomber à 86 TWh en 2026, contre 91 TWh en 2025 et 97 TWh en 2024. On est désormais très loin des niveaux qui avaient longtemps servi de référence durant l’époque des surplus.
La situation est d’autant plus préoccupante qu’elle ne concerne pas un petit réservoir secondaire. Caniapiscau constitue la principale réserve d’eau du complexe de la Baie-James, le cœur même du système hydroélectrique québécois.
Lorsque cette gigantesque batterie naturelle se vide progressivement pendant trois années consécutives, il devient difficile de prétendre qu’il ne s’agit que d’une fluctuation passagère.
Une contradiction de plus en plus difficile à ignorer
Ce dossier met également en lumière une contradiction que personne ne semble vouloir aborder franchement.
Il y a quelques années à peine, Hydro-Québec justifiait plusieurs de ses projections optimistes en expliquant que les changements climatiques devaient entraîner une augmentation globale des précipitations dans le nord québécois. Ces prévisions faisaient partie des hypothèses utilisées pour soutenir la croissance des exportations et les nouveaux contrats à long terme conclus avec les États-Unis.
Or, depuis trois ans, le discours a changé.
Lorsque les réservoirs se vident, lorsque les feux de forêt se multiplient et lorsque les précipitations diminuent, les changements climatiques sont désormais invoqués pour expliquer exactement le phénomène inverse.
Autrement dit, les changements climatiques étaient censés apporter davantage d’eau lorsqu’il fallait justifier l’expansion des exportations. Ils servent maintenant à expliquer pourquoi cette eau n’est plus au rendez-vous.
La réalité est peut-être plus simple : personne ne connaît avec suffisamment de précision l’évolution future du régime hydrique nordique pour baser l’ensemble de la stratégie énergétique du Québec sur des projections optimistes.
Hydro importe davantage et exporte moins
Les conséquences ne sont plus théoriques.
Le porte-parole d’Hydro-Québec, Pascal Poinlane, a reconnu auprès de Radio-Canada que la société d’État a dû réduire ses exportations sur les marchés de court terme et augmenter ses importations afin de préserver ses réserves.
Cette situation aurait été impensable il y a encore quelques années.
Pendant des décennies, Hydro-Québec a construit sa prospérité sur sa capacité à exporter ses surplus vers les marchés voisins. Aujourd’hui, elle doit régulièrement acheter de l’électricité à l’extérieur pour compenser l’insuffisance de ses réserves hydrauliques.
Les résultats financiers publiés cette semaine illustrent déjà cette pression. Hydro-Québec a enregistré une baisse de 206 millions de dollars de son bénéfice net au premier trimestre de 2026. Selon la société d’État elle-même, le manque de précipitations figure parmi les principales causes de ce recul.
Moins d’eau signifie moins de production disponible.
Moins de production signifie moins d’exportations.
Et moins d’exportations signifient moins de revenus pour Hydro-Québec et moins de dividendes pour le gouvernement du Québec.
Le moment choisi ne pourrait être pire
Cette fragilité survient précisément au moment où le Québec a le moins de marge de manœuvre.
La demande intérieure continue d’augmenter sous l’effet de la croissance démographique, de l’électrification des transports, des conversions de chauffage et des nouveaux projets industriels.
Dans le même temps, Hydro-Québec vient de commencer à honorer son important contrat d’exportation vers New York, représentant 10,4 TWh par année.
Selon les chiffres rapportés par Radio-Canada, ce volume est supérieur à la production annuelle du complexe de La Romaine.
Autrement dit, au moment même où les réservoirs atteignent leurs niveaux les plus faibles depuis plus de deux décennies, le Québec s’engage à livrer davantage d’électricité à l’étranger.
Le professeur François Bouffard, du département de génie électrique de McGill, reconnaît lui-même que la question de la sécurité énergétique est désormais bien réelle.
Le danger du tout-électrique
Depuis plusieurs années, Québec Nouvelles soulève une inquiétude simple : un système énergétique presque entièrement fondé sur une seule source d’énergie devient vulnérable lorsque cette source rencontre un problème.
Or, c’est précisément ce que nous observons aujourd’hui.
Le Québec a progressivement fermé la porte au gaz naturel local, interdit l’exploration de plusieurs ressources énergétiques, marginalisé toute discussion sérieuse sur le nucléaire et concentré l’essentiel de sa stratégie de transition énergétique sur l’hydroélectricité.
Cette approche pouvait sembler raisonnable lorsque les surplus atteignaient des sommets historiques.
Elle apparaît beaucoup plus risquée lorsque le plus grand réservoir de la province est aux trois quarts vide.
La question n’est pas de savoir si l’hydroélectricité demeure essentielle. Elle l’est et le restera.
La véritable question est de savoir combien d’années consécutives de sécheresse, combien de records de faibles réserves et combien d’importations d’électricité seront nécessaires avant que le Québec accepte enfin de rouvrir le débat sur la diversification énergétique.
La fin de l’illusion de l’abondance
Pendant longtemps, les Québécois ont vécu avec l’impression que l’électricité constituait une ressource pratiquement illimitée.
Les données des trois dernières années racontent une histoire différente.
Les réservoirs se vident plus rapidement qu’ils ne se remplissent. Les exportations diminuent. Les importations augmentent. Les bénéfices reculent. Les marges de sécurité fondent.
Peut-être assistons-nous simplement à un cycle climatique exceptionnel qui finira par se résorber.
Mais peut-être assistons-nous aussi à la fin d’une époque où le Québec pouvait tenir son abondance énergétique pour acquise.
Dans un cas comme dans l’autre, continuer à planifier l’avenir énergétique de la province comme si les surplus des années 2010 étaient toujours là relève de plus en plus de l’aveuglement volontaire.


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