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« Il faut que nous comprenions que la raison essentielle de la situation que nous connaissons, tient en une seule formule. La France vit au-dessus de ses moyens. » (Raymond Barre, allocution télévisée sur TF1 le 22 septembre 1976 depuis Matignon).
Pour la première fois, un haut responsable de l'État a annoncé lucidement le problème de la France et des Français. Cinquante ans plus tard, la classe politique et la communauté nationale ne semblent toujours pas l'avoir compris ou digéré.
C'est en effet il y a cinquante ans, le 22 septembre 1976, que Raymond Barre s'est invité à la télévision, sur TF1, pour prononcer une allocution télévisée. Le sujet ? De quoi se fâcher avec les Français. Il a présenté ce qu'on a appelé le Plan Barre, qui a été le premier plan de rigueur budgétaire en France.
Revenons au contexte.
Le contexte politique, je l'ai abondamment évoqué il y a quelques semaines : le 25 août 1976, le Premier Ministre Jacques Chirac a démissionné avec perte et fracas, préparant son aventure présidentielle. L'idée était de se replier au sein du parti gaulliste (l'UDR, qui allait devenir rapidement le RPR) pour contester l'autorité du Président de la République Valéry Giscard d'Estaing dans l'optique de l'élection présidentielle de 1981. VGE, au courant de cette intention de démissionner depuis le 26 juillet 1976, a pu préparer la succession et il a choisi un économiste très compétent, Raymond Barre, qu'il venait de nommer au Ministère du Commerce extérieur, et qui avait été, auparavant, Vice-Président de la Commission Européenne, et à ce titre, avait eu des discussions serrées (sur la dévaluation de franc, par exemple), avec De Gaulle et Georges Pompidou.
L'origine "non-politique" et "non-parlementaire" de Raymond Barre (on dirait aujourd'hui "de la société civile") redonnait à Valéry Giscard d'Estaing plus d'autorité politique sur le gouvernement. Toutefois, très rapidement, Raymond Barre a pris de l'autorité politique en Père la rigueur. Très vite, il a pu être comparé à Raymond Poincaré (sous la Troisième République) et à Antoine Pinay (sous la Quatrième République) comme celui qui a voulu rétablir les finances de l'État et, comme ses deux illustres prédécesseurs, il a cumulé la casquette de chef du gouvernement et le rôle de Ministre de l'Économie et des Finances (ce qui est très rare historiquement).
Car le contexte économique était catastrophique. Le premier choc pétrolier (en 1973) a fait augmenter énormément le prix du pétrole (et à l'époque, nous n'avions pas un parc d'une cinquantaine de centrales nucléaires), si bien que l'inflation est montée en flèche, jusqu'à deux chiffres (les prévisions donnaient 13% pour l'année 1976 !), et le pouvoir d'achat a chuté. Les tentatives du gouvernement précédent, dirigé donc par Jacques Chirac, se sont révélées infructueuses : la relance de la consommation n'a rien fait et n'a fait qu'empirer.
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Raymond Barre était donc pour une thérapie de choc, à une époque où les premiers déficits budgétaires s'établissaient en raison de la crise pétrolière, donc de manière très conjoncturelle. Politiquement, les perspectives politiques étaient peu reposantes : en mars 1977, des élections municipales (que la gauche allaient très largement gagner), et en mars 1978, des élections législatives cruciales (au milieu du septennat de Valéry Giscard d'Estaing). En d'autres termes, le plan de rétablissement des finances publiques qu'il allait proposer au pays devait réussir, sinon, toute la majorité courrait à la défaite électorale assurée dix-huit mois plus tard.
La raison évoquée par le nouveau Premier Ministre était simple : la France vivait au-dessus de ses moyens. Lorsqu'il a engagé la responsabilité de son gouvernement à la fin de l'été 2025, François Bayrou a dit exactement la même chose, mais ça ne fait jamais plaisir à entendre. Depuis cinquante ans, et surtout à partir de l'élection de François Mitterrand en 1981, les gouvernements qui se sont succédé ont présenté des budgets toujours déficitaires, jusqu'à 150 milliards d'euros de déficit, engendrant une dette publique colossale (autour de 120% du PIB).
Avec le recul des cinquante dernières années, on pourrait regretter l'état des finances publiques de la France de 1976 (le déficit n'était que de 1,5% du PIB, à comparer aux 5,4% du PIB qui serait l'objectif de Sébastien Lecornu pour l'année 2027, selon ses déclarations dans "Le Figaro" du 17 septembre 2026). Néanmoins, l'inflation rendait la vie de tous les jours très compliquée pour les Français (consommation, investissement dans l'immobilier, etc.) et faisait accroître le chômage par la baisse de compétitivité des entreprises françaises.
Dans son allocution, celui qui a été appelé « l'un des meilleurs économistes » par Valéry Giscard d'Estaing, et même « le Joffre de l'économie », et devenu le professeur La Rigueur, a expliqué les problèmes avec des chiffres : « Les revenus augmentent plus vite que la production. Le crédit est distribué de manière trop abondante. Les dépenses de l'État excèdent ses recettes et le déficit du budget sera cette année de l'ordre de 15 milliards de francs, ce qui est déjà un progrès par rapport au déficit de l'an dernier de 35 milliards de francs. Notre commerce extérieur est en déséquilibre, et en dépit de la progression de nos exportations, les conséquences de la sécheresse ont aggravé ce déséquilibre. Le déficit du commerce extérieur sera cette année supérieur à 10 milliards de francs. Enfin, la Sécurité sociale n'est pas en mesure de faire face à ses échéances de fin d'année ni à ses obligations pour l'an prochain, et il faut trouver environ 15 milliards de francs. Si cette situation se prolongeait, elle compromettrait irrémédiablement nos chances, qui sont grandes, et notre avenir. ».
Pas de quoi se réjouir ! Il faut dire que le gouvernement précédent avait affaibli considérablement le franc en sortant du serpent monétaire européen le 15 mars 1976, ce qui a augmenté le prix des importations, et le plan de relance de Jacques Chirac n'a pas eu les effets escomptés. Il fallait par conséquent stopper nettement le dérapage inflationniste. L'argument de Raymond Barre est intéressant : comme les salaires étaient indexés à l'inflation, leur hausse plombait la compétitivité des produits français à l'exportation (même si la baisse du franc réduisait le phénomène). Ce qui est à noter, c'est que nous nous trouvons, en 2026, avec la même problématique lorsqu'il s'agit de réduire voire de supprimer l'indexation des pensions de retraite à l'inflation.
La situation en Grande-Bretagne était pire (l'inflation était de 24,2% en novembre 1976), semblable à la situation en Italie, et seule l'Allemagne tirait son épingle du jeu avec une inflation plus raisonnable, attirant ainsi les investisseurs étrangers.
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Ainsi, Raymond Barre a présenté un plan de rigueur qui visait avant tout à réduire l'inflation. Cela allait pourtant être un échec, l'inflation, dont l'objectif était de la stabiliser à 6,5%, n'est passée que de 9,6% en 1976 à 9,1% en 1978. Au moins, la pente s'était "inversée" en 1976 en repassant sous le seuil des 10%.
Comment commencer à juguler l'inflation ? Avec une mesure massue : le gel des prix et des salaires pendant trois mois. D'autres mesures de rigueur ont été imposées : la hausse des cotisations sociales pour tout le monde, pour remettre à flot la Sécurité sociale, l'augmentation de la vignette automobile de 43% à 127% (selon la cylindrée), une hausse de la taxe sur le super (essence) de 27 centimes par litre (+15%), une hausse de la taxe sur les alcools (+10%), une majoration de l'impôt sur le revenu de 4% à 8% plus les contribuables les plus aisés, une majoration de 4% de l'impôt sur les sociétés, etc.
Enfin, en contrepartie, le Plan Barre a prévu quelques mesures de soutien à l'emploi, mais nettement insuffisantes. En s'attaquant d'abord au problème de l'inflation, le gouvernement a renforcement le chômage (même si, vu la conjoncture, il serait monté de toute façon).
Avec le Plan Barre, les Français ont dû apprendre un nouveau mot, la stagflation, qui est une croissance assez faible avec une inflation élevée, ce qui pouvait aboutir à une catastrophe financière de la France.
L'analyse du journaliste Laurent Fléchaire dans "Le Monde" du 18 septembre 2001 est éloquente : « La France compte bientôt un million de chômeurs. Le renchérissement du prix du pétrole a révélé une crise profonde et mondiale. Les gains de productivité, qui ont tiré toute la machine économique pendant les "trente glorieuses", se sont évaporés. L'inflation et le chômage atteignent des niveaux inquiétants. La concurrence asiatique, dans les industries de main-d'œuvre comme le textile ou la métallurgie, se fait rudement sentir. Les économistes sont d'autant plus perplexes que tous les indicateurs sont au rouge en même temps. Quand la crise pétrolière survient, marquée par le choc de 1973, on pare au plus pressé, sans comprendre l'étendue du mal qui ronge l'économie. On donne ainsi un "coup de frein sur les prix" avec un plan de refroidissement Fourcade en 1974, avant de faire machine arrière pour lutter contre le chômage, avec la relance Chirac de septembre 1975. Malheureusement, la situation de l'emploi ne s'améliore pas et on anticipe, en milieu d'année, une inflation de 13% pour 1976. Pire : l'inflation est, en France, auto-entretenue puisque la progression des salaires est indexée sur celle des prix. Autre cercle vicieux alimentant la spirale inflationniste : la chute du franc. Elle rend plus chères les importations incompressibles, comme le pétrole. En mars 1976, la France est contrainte de sortir du serpent monétaire, la Banque de France s'étant épuisée, en vain, à défendre le franc. C'est dans ce contexte désastreux que le Président Valéry Giscard d'Estaing fait appel à Raymond Barre pour remplacer Jacques Chirac. ».
Pour Laurent Fléchaire, le raisonnement de Raymond Barre pour cibler l'inflation était le suivant : « Quand les prix s'élèvent plus rapidement en France qu'ailleurs, les produits français deviennent moins compétitifs, ce qui pénalise l'activité économique et donc l'emploi. Il faut donc freiner l'inflation pour retrouver compétitivité, croissance et emploi. Pour freiner l'inflation, il faut limiter la demande et donc prendre des mesures d'austérité. ».
Alors que Raymond Barre a souhaité « la confiance et le consentement nécessaire des Français » en faveur de sa politique, un sondage publié dans "Le Figaro Magazine" du 27 septembre 1976 a annoncé que moins d'un tiers des sondés croyait en la réussite du Plan Barre. De plus, les syndicats, que ce fussent la CGT, la FEN ou la CFDT, étaient vent debout contre ce plan qui, selon eux, faisaient la part belle aux "intérêts patronaux". La Bourse a réagi très négativement à ce plan de rigueur, et l'intervention de VGE le 29 septembre 1976 à la télévision, pour soutenir cette politique, n'a pas vraiment convaincu les Français.
Après l'échec de la majorité aux élections municipales de mars 1977 et sa reconduction à Matignon, Raymond Barre, malgré les oppositions, a déclaré le 26 avril 1977 dans l'hémicycle : « Les facteurs-clés de l'inflation sont maîtrisés (...), le point noir reste l'évolution de l'emploi. ». Cela allait être le problème majeur des quarante années suivantes. C'est un gouvernement socialo-communiste qui, après avoir amené la France dans le mur en multipliant les dépenses de l'État, qui allait en finir une bonne fois pour toute avec l'inflation structurelle en désindexant les salaires de l'inflation en 1983.
Le politologue et historien Jean Garrigues a analysé le 29 avril 2014 sur France Culture cette potion amère qu'était le Plan Barre : « Ce plan utilise d’abord l’arme fiscale. L’idée est davantage la hausse des recettes que la baisse drastique des dépenses de l'État. ». Résultat, le taux de prélèvements obligatoires a augmenté de 10 points entre 1975 et 1979, atteignant 39,4% du PIB.
Selon l'économiste Yasuo Gonjo, professeur à l'Université de Yokohama, le Plan Barre a été la première tentative de « l'adaptation de l'économie française à l'environnement international moderne » (comprendre à la mondialisation) et à ce titre, « le début d’un tournant majeur dans l’histoire de la politique économique française ».
La journaliste Michèle Cotta a noté sa réaction dans ses "Cahiers", à l'écoute de Raymond Barre le 22 septembre 1976 : « Chemise bleue, cravate à poix bleus, costume rayé, il fait un cours d'histoire économique qui me plonge dans l'ennui. Je ne suis pas la seule : près de moi, mon ami Henry Chapier fait mine de s'endormir. Réaction idiote (cela vaut pour moi) de journalistes politiques habitués aux campagnes électorales et aux effets de manche. ».
Si elle n'avait pas perçu la singularité de cette politique économique, elle avait cependant compris qu'il se passait quelque chose : « Reste que le propos est long et ardu. Sauf les quelques phrases de la fin, quand il se rend compte lui-même que l'attention n'y est plus : "Je ne suis pas seulement un économiste, plaide-t-il, je me suis rendu compte de la situation morale, psychologique de la France, de la grande diversité de ce pays et de ses structures sociales". "Faire ce qui est souhaitable et possible", tel est l'objectif de bon sens qu'il s'assigne. ».
Quelques jours plus tard, le 1er octobre 1976, Raymond Barre s'est rendu aux Journées parlementaires de l'UDR à Rocamadour, devant une assistance de députés chiraquiens particulièrement remontés contre VGE et contre le Plan Barre. Michèle Cotta a décrit son intervention : « Il se présente d'entrée de jeu aux parlementaires comme un "néophyte du forum". Assez habilement, il se réclame du Général De Gaulle avant de décliner son objectif : promouvoir le redressement de la France face au grave problème de l'inflation. Pense-t-il que ses efforts en ce sens seront inutiles, croit-il déjà la salle unanimement acquise à Chirac, ou est-ce tout simplement son tempérament ? Il ne se donne à aucun moment du mal pour séduire les parlementaires UDR. ». Toutefois, le président du groupe UDR à l'Assemblée Claude Labbé lui a assuré la loyauté de son groupe : « Les députés UDR ne démoliront pas son plan, Labbé lui en donne l'assurance, tout en lui rappelant que "les Français à qui l'on demande des sacrifices n'ont pas tous l'impression de vivre au-dessus de leurs moyens". ».
On voit à quel point les arguments et contre-arguments d'aujourd'hui ne sont pas nouveaux et datent justement d'il y a cinquante ans. Jacques Chirac a ensuite prononcé un discours important le lendemain, 2 octobre 1976, à Égletons, dans sa circonscription de Corrèze, pour lancer qui ce allait être le RPR : « Ma volonté et ma conviction n'ont pas changé. Mon rôle au milieu de vous est de montrer le chemin, et je vais le faire (…). Le grand rassemblement auquel je vous convie devra allier la défense des valeurs essentielles du gaullisme aux aspirations d'un véritable travaillisme à la française (…). Vous allez devoir en délibérer lors des assises extraordinaires de l'UDR. ». Du "travaillisme à la française" au libéralisme porté par le même Jacques Chirac dix ans plus tard, aux élections de mars 1986, il y a un grand écart qui n'a pas gêné le futur Président de la République, d'une grande souplesse de conviction.
Lors de la victoire de la gauche en 1981, cette politique économique de rigueur des comptes publics a été balayée par le clientélisme socialo-communiste, ce qui a provoqué un désastre dans les finances publique à tel point que dès juin 1982, puis mars 1983, François Mitterrand a dû se résoudre à prendre les mêmes préconisations que le Plan Barre, en particulier le blocage des prix et des salaires. Décidément, l'histoire française n'est qu'un cycle perpétuel.
Sylvain Rakotoarison (19 septembre 2026)
http://www.rakotoarison.eu
Pour aller plus loin :
Le Plan Barre, 50 ans plus tard : la France vit au-dessus de ses moyens !
Raymond Barre à la barre !
Mon Raymond Barre à moi !
Un véritable homme d’État (25 août 2017).
Disparition de Raymond Barre (25 août 2007).
Raymond Barre absent de l’élection présidentielle (12 avril 2007).
La dernière interview de Raymond Barre le 1er mars 2007 sur France Culture (texte intégral).
Triste vieillesse (8 mars 2007).
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