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Le piège du ressenti

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C’est un secret de Polichinelle que la cote des experts est en chute libre un peu partout dans le monde. Pourquoi s’en embarrasser quand le ressenti des populations trace une voie royale vers le consensus, cette licorne fantasmagorique que poursuivent nos politiciens sur leur destrier ?

Animé de la fougue qu’on lui connaît, le ministre de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie a fait du sauvetage du troisième lien son cheval de bataille. Mais il n’y peut rien, son cheval est une licorne. Qu’importe si les études concluent les unes après les autres qu’il se bat contre un moulin à vent, lui, son troisième lien, il le voit briller de mille feux. Et avec lui nombre de citoyens comme près des trois quarts des entrepreneurs de la région aussi.

Soyons clairs. La licorne, ici, c’est ce troisième lien controversé avec ses tracés désavoués par bien plus d’études qu’il n’était nécessaire d’en rassembler pour faire la preuve que la solution aux maux des gens de Québec, des environs et de l’Est devra se trouver ailleurs. Ce n’est pas la congestion routière, qui, elle, n’a rien d’une chimère. Au contraire, la congestion est un défi bien réel qui se ressent dans les tripes et les habitacles de ceux qui s’y embourbent.

Le problème, c’est que la Coalition avenir Québec est incapable de concevoir l’un sans l’autre.

Ce manque d’imagination, cautionné par des arguments de sécurité économique vaseux et mal défendus, est partagé par le Parti libéral, qui s’accroche à un lien interrive aux contours trop flous pour être viables, et le Parti conservateur, ardent défenseur d’un troisième lien passant par l’île d’Orléans. Or, ces formules risquent de causer des dommages considérables aux finances publiques, à l’environnement et à la mobilité durable, affirme dans une mise en garde le Parti québécois, qui y voit une « fabulation électoraliste ». Comme Québec solidaire, le PQ prône une approche plus réaliste, moins coûteuse, en combinaison avec l’abaissement du tablier du pont de Québec.

À quelques semaines d’une élection, il peut paraître naturel de pourchasser la licorne que tant de gens convoitent. Le danger, c’est qu’elle pousse des élus à des extrémités qui, en d’autres circonstances, les feraient rougir. Comment expliquer autrement la lassitude avouée cette semaine par le ministre Bernard Drainville à l’endroit des experts qui empêchent les gouvernements de tourner en rond et de foncer dans le mur ? À l’heure où le dénialisme, l’antiscience et la pseudoscience explosent, son agacement fait tache.

Et il est contagieux. Mardi, en marge de la séance du conseil municipal de Québec, le chef de Respect citoyen, Stéphane Lachance, sans aller aussi loin que de se dire « un peu tanné des experts », comme M. Drainville, a soulevé des doutes à l’endroit de leurs plus récentes conclusions sur l’achalandage d’un troisième lien et la possibilité d’un péage.

Évoquant « un ressenti », M. Lachance s’est désolé de l’asymétrie qu’il dit constater dans les traitements entre ce dossier et celui de TramCité. On « ne construit pas un pont sur un ressenti », mais sur des arguments « économiques » et « de mobilité », a riposté le maire, Bruno Marchand.

C’est platement vrai. Il ne s’agit pas de donner le bon Dieu sans confession aux experts. La science n’a pas la vérité infuse. Elle s’adapte, évolue et s’appuie sur la preuve plutôt que sur des certitudes figées. Reste qu’ici, la preuve est non seulement foisonnante, elle est aussi sans appel.

La sortie de M. Drainville a le mérite d’être vigoureusement honnête, à défaut d’être éclairante. On la préfère presque aux contorsions intellectuelles de sa première ministre, qui, en le corrigeant sans trop avoir l’air de le faire, n’a pas vraiment dit autre chose. Habile, Christine Fréchette a seulement pris le temps de mettre ses gants blancs.

Cela dit, la première ministre a eu beau convenir que des experts, « on en a besoin de nombreuses façons », sa profession de foi a fini par sonner creux, une fois tempérée par sa réflexion pour le moins évasive sur les étiquettes qu’on accorderait parfois aux experts sur des bases obscures qui lui échappent.

Ce désaveu qui ne dit pas son nom survient alors que le gouvernement vient de lancer un appel d’intérêt à l’international. Il faudra en attendre les résultats avant de conclure au cul-de-sac, mais on sait d’ores et déjà que La Caisse, jadis prétendante naturelle, n’en fera pas partie. La voir écarter derechef cet appel d’intérêt — elle dont le rapport dévastateur avait conclu à la mort cérébrale du troisième lien — ne manque pas de sel.

On aime à se moquer de la bêtise du gouvernement Trump, allergique à la science et fier de l’être. Mais ses discours décomplexés n’ont pas tous commencé dans l’outrance. Est venu un point de non-retour qu’il faudrait bien se garder de franchir. Pensez aux déboires entourant le réaménagement du bassin réfléchissant du Lincoln Memorial. La vision était là, l’argent aussi, mais ont cruellement manqué la culture et la science nécessaires pour leur donner un sens.

Québec mérite mieux qu’une licorne hors de prix qui ne remplira jamais ses promesses. Il lui faut une solution réaliste et responsable.

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