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Le 30 septembre dernier, à Quantico, le président américain a évoqué l’annexion du Canada devant les commandants de l’armée américaine. La réaction canadienne a été ce qu’elle est devenue depuis quinze mois : indignation rituelle, haussement d’épaules savant, et la conviction tenace qu’il s’agit là d’une parenthèse aberrante dans une relation par ailleurs saine.
Cette posture n’est pas une analyse. C’est un anesthésiant. Elle nous permet de continuer à dormir en attendant 2029 et le prochain démocrate. Et elle est dangereuse, parce qu’elle nous dispense du seul travail intellectuel qui compterait vraiment : regarder ce que Donald Trump nous montre, et accepter que ce qu’il nous montre ne soit pas un accident.
Aucune des mesures américaines actuelles n’est sans précédent. George W. Bush avait imposé des tarifs sur l’acier en 2002. Barack Obama a maintenu des programmes de surveillance contre des alliés européens. Joe Biden a conservé l’essentiel des tarifs chinois de Trump 1.0 et fait passer l’Inflation Reduction Act, politique industrielle protectionniste assumée contre les fournisseurs européens.
Le pacte entre Washington et ses alliés n’a jamais été l’absence de coercition, mais une coercition discrète, justifiée techniquement, dans le cadre d’un théâtre du partenariat. Ce que Trump fait, c’est d’enlever le théâtre. Il dit la chose à voix haute. Il rend visible ce qui était toujours là.
Quatre-vingts ans d’un système
Le Canada n’apprend rien en 2026. Il redécouvre ce que ses élites avaient passé 80 ans à minimiser. Quand John Diefenbaker a tenté, dans les années 1960, de maintenir une distance face à Washington, le gouvernement Kennedy a ouvertement soutenu Lester Pearson contre lui. Quand Trudeau père a esquissé sa « troisième option » d’ouverture vers l’Europe et le Japon, l’initiative s’est éteinte sans bruit. Brian Mulroney a signé le libre-échange en 1988 en sachant ce que ça impliquait, et la suite lui a donné raison sur le plan personnel — sièges de conseils d’administration, statut.
Chaque fois qu’un premier ministre canadien a tenté de prendre ses distances des États-Unis, il a été puni. Chaque fois qu’un autre nous y a arrimés davantage, il a été récompensé. C’est un système.
Les chiffres confirment cette lecture rétrospective. En 2024, 75,9 % de nos exportations étaient destinées aux États-Unis. Plus révélateur, selon l’économiste Jim Stanford : près des trois quarts de ces exportations ne sont pas vendus à des consommateurs américains, mais utilisés comme intrants par des entreprises américaines dans leur propre production. Le Canada n’est pas un fournisseur du marché américain. Il est intégré dans l’appareil productif américain. Un fournisseur peut changer de client ; un intrant intégré dans une chaîne de valeur ne se relocalise pas en cinq mois.
Le Canada n’est pas un laboratoire. Il est une démonstration. Et la chose démontrée n’est pas glorieuse.
Quatre-vingts ans de refus d’investir sérieusement dans la défense, sous prétexte que le parapluie américain rendait l’effort superflu. Quatre-vingts ans de complaisance envers une élite économique qui a méthodiquement intégré nos chaînes de valeur à celles du voisin, parce que c’était plus rentable à court terme et que personne ne posait la question des conséquences à long terme. Quatre-vingts ans de classes politiques, libérales comme conservatrices, qui ont confondu la gestion d’une dépendance avec une politique étrangère. Quatre-vingts ans, enfin, d’une opinion publique qui a préféré l’illusion du partenariat à la réalité de la subordination.
Nous ne subissons pas Trump. Nous récoltons des décisions, ou plutôt des non-décisions, accumulées sur trois générations. Trump n’est que le messager qui n’avait pas la délicatesse de ses prédécesseurs.
Ce qu’il faut admettre
Ce qui s’effondre en ce moment, ce n’est pas un président — c’est un récit. Le récit selon lequel le Canada serait un partenaire stratégique des États-Unis, lié à eux par une alliance librement consentie entre égaux. Trump rend ce récit intenable. Il ne nous laisse plus la dignité narrative de la fiction.
La question qui se pose n’est pas « comment résister à Trump ». C’est « sommes-nous capables, collectivement, d’accepter le prix de la souveraineté que nous prétendons défendre ». Cela exigera des arbitrages budgétaires que personne n’ose articuler, des infrastructures énergétiques qu’on repousse depuis vingt ans, des chaînes d’approvisionnement diversifiées à coût élevé, et la fin des promesses de souveraineté à coût nul.
La réponse à cette question définira le Canada des trente prochaines années. Et elle ne dépend pas de Washington. Elle dépend de nous. Pour le moment, rien dans notre comportement collectif ne donne à penser que la réponse sera oui.


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