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Cicada pour « cigale ». « Je trouvais ça cool d’avoir un titre qui évoque un son, une image, et qui évoque aussi, pour moi en tout cas, la nostalgie d’une époque. Des fois, on ne réalise plus les choses qui sont dans notre environnement », indique Emma Beko. Celle-ci vient ainsi de faire paraître un deuxième album où se succède une douzaine de chansons sensibles pensées autour de souvenirs — les siens, ceux des autres. Il y a dans ces fragments de vie de l’électronique, du rap, du lo-fi, du folk, du R&B et surtout des émotions brutes. Le titre du disque fait par ailleurs référence à Cicada de l’Américain Hosho McCreesh. « C’est un poème qui est tellement important pour moi, et j’ai même pu avoir son blessing : c’est sa voix dans l’interlude », précise-t-elle.
« Quand j’entends un son, un accord, comme sur cet orgue-là, je vois clairement un lieu dans ma tête. C’est la [mémoire] de quelque chose que j’ai vraiment vu. Je sens que ce n’est pas une invention complète, que c’est [une image] qui est [imprégnée] dans mon cerveau », poursuit Emma Beko, qui accueille l’équipe du Devoir dans son studio maison à Outremont. Ces réminiscences, elle les raconte dans les paroles, mais aussi à l’aide de sonorités qui ont leur propre existence dans les chansons. « Si t’écoutes les instrus, tu peux te placer dans un environnement tangible », souligne-t-elle.
Emma Beko a, pour la première fois, fait l’expérience du soundscape design pour Cicada. « J’aime beaucoup le cinéma et le fait d’enregistrer des sons dans différents endroits, puis de les incorporer et de les intégrer à la musique, c’était fun », mentionne-t-elle. Sur Talk of the Town avec Sophia Bel, qui coproduit également l’album avec CFCF, l’artiste a, par exemple, inclus un extrait d’une émission de radio à Québec des années 1980 : « C’est comme si tu passais à travers le poste. »
Archives visuelles
Cicada est habité par cette idée qu’un souvenir se transforme chaque fois qu’on le convoque. Il peut aussi laisser des traces tout à fait différentes selon la personne qui le porte. « Je suis sûre que ça t’est déjà arrivé : quand tu parles d’un souvenir à un parent, ou à quelqu’un que tu connais depuis longtemps, vous ne vous en souvenez pas vraiment de la même façon. On peut même parfois se disputer et on est persuadé que l’autre a tort. Ce n’est plus la réalité ou des faits, mais ta propre interprétation. Je trouve ça vraiment intéressant », explique Emma Beko.
Pour prolonger cette réflexion au-delà de la musique, Emma Beko s’est associée à Elizabeth Landry et à Hugo Labrecque pour tourner une série de vidéos à La Tuque. Chaque chanson devient alors une archive visuelle, captée sous trois angles distincts, avec trois types de caméras différentes. Trois versions d’un même instant qui coexistent sur le site Watch Cicada et les réseaux sociaux de l’artiste.
L’exposition qui accompagne la sortie du disque, présentée les 30 et 31 mai à la Galerie COA à Montréal, s’inscrit en outre dans cette volonté de montrer la complexité de la galaxie Cicada. On y découvrira la démarche artistique de celles et ceux qui ont participé à l’album, comme la harpiste de Los Angeles Nailah Hunter, le rappeur parisien Tuerie ou le producteur hip-hop montréalais Da-P. On y trouvera aussi des œuvres sculpturales et photographiques nées des collaborations avec Carole Méthot et Anna Arrobas notamment. « J’avais envie de vraiment remercier le monde, parce que ça prend beaucoup de personnes pour faire quelque chose de bien, en art comme dans un tas de projets », assure Emma Beko. Un geste de reconnaissance autant qu’une mise en lumière du travail collectif qui se dissimule souvent derrière un nom d’artiste.
Un album de rencontres
Cette ouverture au risque, Emma Beko la porte aussi dans les recoins les plus intimes de l’album. I bark at the moon so the sun knows I’ve held on a en effet été écrite pendant une journée particulièrement difficile à Los Angeles. « J’avais eu une attaque de panique la veille. Je n’arrivais pas à me concentrer en studio et j’allais souvent aux toilettes pour pleurer, alors j’ai commencé à freestyler », se souvient-elle. C’est dans cet état mélancolique qu’elle a imaginé de réunir une cinquantaine d’enfants d’une chorale de Montréal pour le refrain.
« Depuis que je suis jeune, je me sens anxieuse de cette façon-là. J’essaie de développer des outils, je travaille sur moi-même et je pense que ça va être ça pour le reste de ma vie », confie Emma Beko. Entendre ces jeunes voix s’approprier ses mots et sa vulnérabilité, puis les performer devant elle lui a fait une forte impression, comme si une version plus jeune d’elle-même lui se faisait entendre depuis la salle. « C’était spécial d’être avec eux. C’était vraiment touchant », relève-t-elle.
Emma Beko a donc conçu la création de Cicada comme un espace poreux, ouvert aux rencontres et aux directions inattendues. « J’ai pris la décision de faire un album qui touche à différents styles. Tout le monde va te dire de ne pas faire ça, parce que c’est plus difficile de rejoindre les gens, mais moi, j’avais vraiment envie de le faire parce que je trouve ça intéressant », reconnaît-elle. L’artiste souhaite plus que tout continuer à explorer et à éprouver les choses, qu’importe le résultat. L’inspiration peut venir de partout. « Essayons des trucs, la vie est courte », conclut-elle.


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