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La Coupe du monde prétend incarner une forme d’universalité. Peu d’événements rassemblent autant de personnes autour d’un même récit. Pendant quelques semaines, les appartenances nationales, culturelles et linguistiques se condensent dans une expérience commune. Le sport devient un langage partagé.
C’est pourquoi les controverses qui l’entourent méritent d’être prises au sérieux. Lorsqu’un événement qui se présente comme ouvert au monde entier se heurte à des restrictions d’accès ou à des décisions politiques, ce n’est pas seulement l’organisation d’un tournoi qui est en jeu.
C’est l’idée même que le soccer puisse demeurer un espace commun au-delà des frontières.
À l’approche de la Coupe du monde 2026, organisée par le Canada, les États-Unis et le Mexique, les tensions politiques occupent déjà une place centrale. Pour plusieurs amateurs, ce constat est troublant. J’en fais partie.
Comme tant d’autres, j’ai grandi avec la Coupe du monde. J’ai supporté le Brésil, la France, l’Italie, l’Algérie. Je me souviens du coup de tête de Zidane. Mais je me souviens surtout de Montréal pendant ces étés-là : le boulevard Saint-Laurent couvert de drapeaux, les cafés où les langues se mélangeaient, les rassemblements après les victoires, cette impression qu’une ville pouvait vibrer à l’unisson.
Un rêve intergénérationnel
Cette capacité de créer du lien explique pourquoi le soccer est devenu le sport le plus populaire de la planète. Avant d’être une industrie mondiale, il était le sport des gens ordinaires : celui des ruelles, des terrains vagues, des cours d’école et des quartiers populaires. Il suffisait d’un ballon, de quelques amis et d’un espace libre.
Aujourd’hui encore, des millions d’enfants jouent dans les rues d’Alger, de Dakar, de Buenos Aires, de São Paulo ou de Montréal avec exactement le même rêve que les générations qui les ont précédés.
C’est parce qu’il était accessible à tous que le soccer est devenu universel. Or, cette accessibilité se heurte de plus en plus à l’évolution du sport. Les billets des grands événements atteignent des prix que plusieurs familles ne peuvent plus envisager. Les compétitions internationales sont devenues des produits mondiaux, soumis à des logiques commerciales toujours plus fortes.
Je me souviens des débats entourant la Russie, en 2018. Je me souviens aussi des critiques formulées à l’endroit du Qatar, en 2022. Ces débats étaient nécessaires. Les enjeux liés aux droits de la personne, à la gouvernance, aux libertés fondamentales et aux conditions de travail devaient être examinés. Mais la cohérence exige que nous appliquions le même regard critique partout.
Le cas d’Omar Abdulkadir Artan est révélateur. Désigné meilleur arbitre africain et sélectionné par la FIFA pour participer à la Coupe du monde, l’arbitre somalien devait devenir le premier représentant de son pays à officier lors du plus grand tournoi de soccer au monde. Pourtant, à son arrivée aux États-Unis, il a été soumis à un contrôle prolongé, puis déclaré inadmissible au territoire. Sa Coupe du monde a pris fin avant même d’avoir commencé. Quelques jours plus tard, l’UEFA lui confiait l’arbitrage de la Supercoupe d’Europe.
L’image est saisissante : un arbitre choisi pour représenter l’universalité du soccer se voit privé d’accès à la scène même où cette universalité devait s’exprimer.
La FIFA affirme que le soccer unit le monde. Elle se présente comme une institution capable de transcender les frontières et les divisions politiques. Pourtant, lorsqu’une décision gouvernementale modifie les conditions de participation à sa compétition phare, sa capacité d’intervention apparaît soudainement limitée.
Le miroir des fractures du monde
Peut-on parler d’universalité lorsque tous les participants ne peuvent accéder à la compétition dans des conditions comparables ? Comment concilier l’idéal d’un événement mondial avec des décisions qui demeurent profondément nationales ?
Au Québec, cette réflexion possède une résonance particulière. La Coupe du monde aura lieu au Canada, mais Montréal ne sera pas ville hôte. Elle n’en vibrera pas moins. Les cafés seront remplis, les drapeaux ressortiront des garde-robes et des communautés entières se retrouveront autour d’une passion commune.
C’est ce qui rend cet événement si précieux. Pendant quelques semaines, il nous rappelle qu’il est encore possible de partager une même émotion malgré nos différences.
Je regarderai les matchs, comme je l’ai toujours fait. Je me laisserai surprendre par les exploits inattendus et les histoires humaines qui font la beauté du sport. Mais il serait difficile d’ignorer le contexte dans lequel cette Coupe du monde prend forme.
Le soccer demeure un jeu extraordinairement simple. Partout sur la planète, des enfants continuent de courir derrière un ballon avec le même enthousiasme qu’il y a cinquante ans. La Coupe du monde devrait être l’expression la plus accomplie de cet idéal.
Or, avant même le premier coup de sifflet, l’édition 2026 nous rappelle une réalité plus complexe : lorsque le sport devient le miroir des fractures du monde, ce n’est pas toujours le soccer qui occupe le devant de la scène. Parfois, c’est la politique.


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