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Le marché de la controverse

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Je tiens à vous rassurer d’emblée, les internautes hollandais n’ont aucune conviction forte au sujet de l’indépendance de l’Alberta. Alors pourquoi inondent-ils les Internets de ce qu’il est maintenant convenu d’appeler de la « slopagande » favorable à la sécession ? Pour faire des sous, tout simplement.

Depuis la pandémie, les cracks d’informatique ont compris qu’on peut faire des sous avec des controverses, quelles qu’elles soient. Le vaccin, les tensions raciales, les mensonges d’État, la guerre, le sexe, le sang : il suffit d’être à l’affût de ce qui choque. Les algorithmes des réseaux sociaux ont été conçus ainsi. Pour attirer de la publicité ou vendre des produits, il faut garder le consommateur sur son réseau le plus longtemps possible. Il fut rapidement démontré que rien ne garde l’attention avec plus de certitude que l’accusation, la révélation, le scandale, le complot. C’est pourquoi vous voyez si peu de contenu de Marcel Proust sur les réseaux.

Puisque le séparatisme albertain est le dernier sujet de controverse à la mode, ceux dont le modèle d’affaires est la controverse se sont emparés du sujet. Cela nous donne évidemment un avant-goût de ce qui se déroulera chez nous, ensuite.

Selon des enquêtes récentes de la CBC et du Canadian Digital Media Research Network, les quelques hollandais entrepreneurs ont créé une vingtaine de sites pro-indépendance, utilisant l’intelligence artificielle (IA) et des acteurs locaux parlant anglais pour générer des messages. Ils n’ont évidemment aucun respect pour l’exactitude des faits — et ne savent pas prononcer « Regina » —, mais cela ne les empêche pas de récolter le fruit de leur travail : environ 40 millions de vues depuis le début de l’opération en décembre, et des revenus cumulés à ce jour de 150 000 $ à 400 000 $, selon les estimations. Le modèle est facile à imiter, et on s’attend à ce que d’autres spécialistes du genre, d’Europe de l’Est, du Royaume-Uni et d’Inde, entrent dans le marché d’ici peu.

Nos voisins canadiens sont très inquiets de l’intervention dans le débat albertain des grands influenceurs des États-Unis. À eux seuls, l’ex-conseiller de Trump Steve Bannon et l’ex-vedette de Fox Tucker Carlson ont des millions d’abonnés sur différentes plateformes au Canada et sont engagés dans une opération de dénigrement du Canada et, dans le cas de Bannon, d’appui à l’indépendance. Le fait que le secrétaire américain au Trésor, Scott Bessent, ait dit du bien de l’indépendance et que des officiels trumpistes aient reçu des représentants du mouvement à Washington n’est pas étranger à cet enthousiasme. Il y a dans leur cas convergence entre le parti pris idéologique et le modèle d’affaires.

Le cas russe est paradoxal. Je ne suis pas le seul à avoir décrit — dans mon cas, dans Guerre froide, P.Q. (La boîte à Lisée) — la frousse que toute fragmentation du Canada suscitait au Kremlin. Pendant des décennies, le calcul fut toujours le même : un Canada divisé serait avalé par les États-Unis, dont la puissance serait ainsi augmentée. Mais les faits indiquent que les fauteurs de troubles numériques russes, qui agissent toujours avec l’appui au moins tacite du pouvoir, se sont engagés dans la promotion active du séparatisme albertain à compter de l’an dernier. Ils ne sont pas à un renversement de position près. Dans les années précédentes, ils avaient amplifié les arguments antipétrole albertain. Les Russes étant producteurs et exportateurs de pétrole, cela pouvait être vu comme une opération de fragilisation d’un concurrent. Les « fermes numériques » russes entonnent aujourd’hui la rengaine d’un pays qui empêche l’Alberta d’exploiter pleinement sa ressource.

L’effet combiné de tous ces influenceurs externes est significatif. D’abord parce que leur « slopagande » est reprise par des internautes locaux. On estime que 83 % de la présence de ces messages sur la Toile est attribuable à ces partages. C’est donc un succès. Mais avec quel impact ?

Pour l’instant, il est nul. L’appui des Albertains à l’indépendance est assez stable, autour de 30 %. Le vrai danger, cependant, pourrait provenir de l’IA. Les chatbots créés pour générer des revenus savent qu’ils ont la capacité de changer l’avis de l’utilisateur sur tous les sujets, dont la politique. Deux chercheurs de Stanford ont publié en octobre une étude montrant « qu’une hausse de 6 % des ventes s’accompagne d’une augmentation de 14 % du marketing trompeur ; qu’un gain de 5 % des intentions de vote coïncide avec 22 % de désinformation en plus et 13 % de rhétorique populiste supplémentaire ; et qu’une hausse de 8 % de l’engagement sur les réseaux sociaux s’accompagne de 189 % de désinformation supplémentaire et de 16 % de promotion accrue de comportements nocifs ».

Je vous laisse un instant pour relire la citation et encaisser ces données. La pire est celle indiquant aux organisateurs politiques peu scrupuleux que l’IA peut modifier 5 % des intentions de vote. (Pour arriver à ce résultat dans le réel, il faudrait cependant que 100 % des électeurs l’utilisent, ce qui n’arrivera pas.) Il est quand même glaçant de constater combien la technologie est aujourd’hui, dans sa logique intrinsèque même et dans son appât du gain, productrice de mensonge, de désinformation et de discorde. Vient un moment où on se dit que France Gall avait raison : « Débranche ! »

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