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L’avertissement ne venait pas d’un syndicat ou de Québec solidaire, qu’on aurait pu taxer d’entretenir un biais corporatiste ou idéologique, mais du Collège des médecins, dans un mémoire daté de février 2024 : « Cette alternance entre le public et le privé a aussi un impact sur la disponibilité des ressources professionnelles au sein des établissements publics. »
Bien avant que Christian Dubé tente de mettre un frein à ce va-et-vient auquel la Coalition avenir Québec de Christine Fréchette entend maintenant laisser libre cours, les prédécesseurs de l’ancien ministre de la Santé avaient aussi sonné l’alarme. Il y a une douzaine d’années, le péquiste Réjean Hébert parlait d’une « hémorragie » et voulait mettre un terme à cette « partie de ping-pong » entre le public et le privé, que son successeur libéral, Gaétan Barrette, attribuait à « l’appât du gain » des médecins, essentiellement les spécialistes.
Les affaires étant ce qu’elles sont, le secteur privé aura naturellement tendance à privilégier les actes médicaux les plus simples, qui peuvent être multipliés avec profit, et laisser les cas les plus lourds au réseau public, qui devra les traiter avec des ressources réduites, ce qui le rendra encore moins attrayant.
L’actuelle première ministre voit les choses différemment. Elle est d’avis que la population serait mieux servie par une pratique mixte, qui permettrait de réduire radicalement les temps d’attente, dans la mesure où les médecins maintiennent une « présence minimale au public ».
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Elle a expliqué qu’une analyse des systèmes de santé les plus performants dans le monde a révélé qu’ils fonctionnaient de cette façon, en donnant plus précisément l’exemple de la France et de l’Allemagne.
Le privé a sans doute ses vertus, et il est indéniable que le réseau public au Québec est loin d’être aussi performant qu’il devrait l’être (c’est le moins qu’on puisse dire), mais il le serait certainement davantage s’il disposait des mêmes ressources que les pays cités par Mme Fréchette.
Le système de santé y est indéniablement plus efficace, à en juger par le temps d’attente pour la chirurgie élective, c’est-à-dire non urgente, qui varie sensiblement selon les spécialités. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OSM), l’attente moyenne est de 32,5 semaines au Québec, par rapport à 63 jours en France et 31 jours en Allemagne.
Ces résultats semblent directement proportionnels aux ressources disponibles : la France compte 362 médecins par 100 000 habitants ; l’Allemagne, 470. Au Québec, ce chiffre est de 290, légèrement supérieur à la moyenne canadienne (250).
Le nombre de lits d’hôpitaux par habitant est également significatif, puisqu’il en prend en compte le personnel auxiliaire. Là encore, le Québec est très loin du niveau des deux pays cités par la première ministre. On y compte 230 lits par 100 000 habitants, par rapport à 540 en France et 759 en Allemagne. La différence est de taille, comme celle qui existe entre un cheval et un lapin.
Le chef du Parti conservateur du Québec, Éric Duhaime, propose d’autoriser les assurances duplicatives, actuellement limitées à quelques actes médicaux, qui couvriraient des soins dont les coûts sont assumés par la Régie de l’assurance-maladie du Québec. Ceux qui pourraient se les offrir se tourneraient massivement vers le privé. Quand elle a invoqué le modèle de la France, Mme Fréchette a omis de préciser que de telles assurances y sont courantes. Cela change passablement le portrait.
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Il est plus facile de partager les ressources entre le privé et le public sans nuire à ce dernier quand elles abondent. Déshabiller Pierre pour habiller Paul constitue rarement un progrès, ce que semble avoir compris le reste du Canada, où la mixité demeure une pratique marginale — que Danielle Smith s’apprête toutefois à généraliser en Alberta selon des modalités qui ouvrent clairement la porte à une médecine « à deux vitesses ».
En vertu du Health Statutes Amendment Act adopté l’an dernier, les spécialistes — les médecins de famille en sont exclus pour le moment — pourront pratiquer aussi bien au sein du réseau public que dans le secteur privé, où ils pourront facturer les soins prodigués à leurs patients, qui pourraient être soignés plus rapidement. Plus de 400 médecins albertains ont manifesté leur intention de se prévaloir du nouveau régime.
Ce n’est pas la proposition de Mme Fréchette. Au Québec, qu’ils pratiquent au public ou au public, c’est l’État qui assumera les honoraires des médecins. La Coalition canadienne de la santé voit cependant dans la loi albertaine un dangereux précédent. Son président l’a qualifiée de « plus grande menace pour les soins de santé depuis l’adoption de Loi canadienne sur la santé, en 1984 ». L’initiative albertaine va de toute évidence à l’encontre de l’universalité et de la gratuité des soins qui sont garanties par cette loi canadienne.
La ministre fédérale de la Santé, Marjorie Michel, a manifesté son inquiétude, mais n’a pas évoqué la possibilité de sanctions. Dans le contexte actuel, Mark Carney n’a peut-être pas envie de se chicaner avec Mme Smith. S’il laisse la porte de la bergerie ouverte, le loup ne manquera pas d’y entrer.


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