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DISPARITION - Figure emblématique de la télévision et de la radio, auteur prolixe de livres et de bons mots, l’animateur s'est éteint à l'âge de 96 ans, a annoncé son épouse à RTL ce lundi.
Philippe Bouvard assurait que, n'appréciant pas beaucoup les enterrements, il ferait le mort afin de ne pas assister au sien. On le vérifiera bientôt. Le journaliste est décédé à l'âge de 96 ans, a annoncé son épouse à RTL ce lundi. Journaliste au Figaro et au Figaro Magazine, auquel il a participé dès sa création par Louis Pauwels, il a été aussi chroniqueur à France-Soir et à Paris Match. Animateur vedette sur RTL et Antenne 2, auteur prolifique de romans comme de bons mots, sa carrière a marqué l'histoire de la radio et de la télévision. Bouvard qui, s'il aimait les lettres ne détestait pas les chiffres, récapitulait volontiers : 15.000 heures à l'antenne, 25.000 sur les ondes...
Andrée Gensburger, opticienne de métier, le met au monde, le 6 décembre 1929. Son mari se fait la malle le jour de l'accouchement, en emportant dans sa valise argent et bijoux. Elle se remarie avec un tailleur d'origine italienne, Jules Luzzato, que le petit Philippe adopte rapidement. Le rejeton joue du côté du square Anvers, dans le 9e arrondissement, où il s'imagine être Napoléon auprès de ses camarades.
Une Jeep décapotable
La Seconde Guerre mondiale arrive comme un coup de tonnerre : les parents sont juifs. Ce prolixe animateur ne s’attardait pas sur cette période difficile. Il s’était toutefois confié à notre confrère Mohammed Aïssaoui en 2012, dans un livre intitulé L’étoile jaune et le croissant . « Avec ma mère, on se cachait. On a peut-être changé une dizaine de fois de domicile », se souvenait-il, avant de raconter comment Jules, le père, s’était engagé dans la résistance en fournissant des vêtements de civils aux déserteurs allemands. Arrêté et placé à la Santé, celui-ci avait dû son salut à l’intervention de Kaddour Benghabrit, le fondateur de la Grande Mosquée de Paris.
Bouvard se racontait aussi dans Profession humoraliste, un documentaire sorti en 2010. Il y décrivait malicieusement l'immeuble de son enfance : « C'était la société en réduction. Il y avait là un retraité de l'EDF, deux vieilles dames très âgées dont je n'ai jamais su laquelle était la fille de l'autre (...), un couple d'amoureux, une dame de mauvaise réputation, que je jugeais fort belle. » À l'école, Bouvard n'écoute pas beaucoup, mais brille en français. Il prend tôt son destin en main : un stylo et du papier.
Après un triple échec au bachot, on l'envoie au Centre de formation des journalistes (CFJ), où il se fait pincer pour avoir rédigé (contre rémunération) les copies de ses camarades. Pendant son service militaire, peu friand d'armes à feu, Bouvard imagine un journal pour son régiment. Ce qui lui vaut une Jeep décapotable pour ses déplacements et une totale liberté de mouvement. Au retour, il rencontre grâce à sa mère, dont c'était un ancien voisin, Pierre Lazareff. Le pape de la presse lui conseille... une carrière commerciale.
Cabotin mondain
Le Figaro, heureusement, lui ouvre ses portes. De service. Philippe Bouvard devient à 23 ans garçon de courses pour les photographes du journal. On lui confie rapidement un poste de rédacteur stagiaire aux informations générales. Il loupe une interview avec Sacha Guitry en l’appelant « Monsieur » : il fallait dire « maître ». Le journal ne lui en tient pas rigueur, décide de l’envoyer aux premières de théâtre. Il croise dans les toilettes du Figaro le patron Pierre Brisson. Bouvard lui témoigne de son envie de partir aux quatre coins de l’Europe. Accepté.
Il devient chroniqueur parisien à son retour, rubrique dans laquelle il lui faut « écrire des papiers très longs sur des talents très courts ». Après avoir vu son mauvais smoking, les huissiers le redirigent souvent vers la cuisine. Qu'importe, Philippe Bouvard se fait nom en faisant peur aux mondains. « Beaucoup de gens le craignent », sourit la présentatrice Michèle Arnaud lors de sa première apparition à la télévision, en 1958. La préciosité du jeune homme y fait sourire. Ses indiscrétions au Figaro donnent naissance à un livre, Un Oursin dans le caviar, vendu à 850.000 exemplaires. L'oursin, c'est lui, le caviar, ce sont les autres. À 31 ans, on accepte de lui allouer une voiture avec chauffeur. Le journalisme se portait bien.
De 1967 à 1974, en même temps qu'il dirige France-Soir, Philippe Bouvard anime « RTL non stop ». Sur la deuxième chaîne, il fait dialogue, dans « Samedi soir » des célébrités comme Maurice Chevalier ou Isabelle Adjani. L’idée est novatrice. Philippe Bouvard y fait preuve d’une causticité qui voisine parfois avec la méchanceté. L’impertinence devient sa marque de fabrique. Mireille Mathieu en fait les frais. Patrick Juvet, en 1973, aussi : «J'ai vu des chanteurs abîmés dans ma carrière, mais alors, vous, mon pauvre...» Preuve de sa popularité, le présentateur se voit proposer par Claude Zidi d’incarner son propre personnage dans L'Aile ou la Cuisse .
Chaperon de jeunes talents
« Les Grosses Têtes » naissent en 1977. Il s'agit d'une reprise d'une émission d'avant-guerre intitulée « Les incollables ». Les participants s’appellent Jacques Martin, Jean Dutourd (éditorialiste chez France Soir et académicien à la culture encyclopédique) ou Jacques Balutin. L'atmosphère se veut spirituelle, mais pas guindée. Elle se teint vite de grivoiseries. Bouvard se gausse, distribue la parole, manie le jeu de mots dans la tradition des auteurs qu’il aime citer en début d’émission, d’Alphonse Allais à Sacha Guitry.
Sa troupe changera largement avec les décennies. De Léon Zitrone à Patrick Sébastien, de Carlos à Isabelle Mergault, de Michel Galabru à Jacques Mailhot. Toujours à la fin des années 1970, Bouvard créé des programmes sur Antenne 2, pas tous destinés à durer. Il y a « L'huile sur le feu », où des célébrités fâchées entre elles doivent venir s'expliquer, ou « Passez donc me voir ». Interrogé sur son succès, il assurera n'avoir pas été plus doué que les autres : « J'ai assisté aux débuts de ce type de télévision, tout était à imaginer. »
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Dans les années 1980, cette vedette du petit écran fait travailler six secrétaires, toutes rédactions confondues. Son chauffeur s'appelle Marcel. Une berline avec téléphone lui sert de vaisseau amiral, où il rédige ses textes sur le papier rose de son enfance avec un stylo en or. Ce fanfaron sentimental dit travailler quinze heures par jour.
Dans « Le Théâtre de Bouvard », créé en 1982, de jeunes comédiens présentent des sketchs d'un quart d'heure. On y découvre trois inconnus, Didier Bourdon, Pascal Légitimus et Bernard Campan ; une jeune femme en verve, Muriel Robin ; un duo farceur, Philippe Chevallier et Régis Laspalès. Tous ne gardent pas de l’expérience un souvenir ému. Daniel Prévost n'a jamais pardonné la violence avec laquelle le patron l'aurait mis à la porte. En 1990, Bouvard poursuit son activité de chaperon de jeunes talents en rachetant le théâtre Bobino.
Madame Bellepaire, de Loches
Non content d'être dans les kiosques et les postes, Bouvard fait de régulières incursions en librairie. Il soigne ses passions (Cent voitures et sans regrets ; Joueurs, mes frères) et les réputations (Du vinaigre sur les huiles). À propos de l'écrivain Guy des Cars : « Il ne faut pas le pousser beaucoup pour qu'il dise tout le bien qu'il pense de lui-même. » À propos des interprètes : « Quand on n'a rien du tout à dire, il est préférable de la chanter. » Il y a un mot pour qualifier son style : bouvardiser. C'est une ironie polissée, à mi-chemin entre La Bruyère et La Palice.
Avec soixante-cinq publications à son actif, Philippe Bouvard donnait l'impression de ne pouvoir vivre sans en faire dans le même temps le récit. Il s’amusait d’ailleurs de sa graphomanie : « Avoir tellement écrit sans laisser une œuvre, quelle performance ! » Le journaliste s’est même aventuré sur le terrain romanesque, avec Pâle ordure (1998). Un ouvrage injustement boudé par la critique. Selon lui.
Au milieu des années 1990, l'audiences des « Grosses Têtes » dépasse les deux millions d'auditeurs quotidiens. « Madame Bellepaire de Loches » ou « Madame Envie de Béziers » multiplient les appels au standard. « M. Bouvard a cet art d'organiser un spectacle sans vraiment y participer. Il se tait le plus souvent et ne prend la parole qu'à l'instant précis où son interlocuteur s'essouffle », note Le Monde. Dans les taxis lancés sur les quais parisiens, combien de clients ont été forcés au silence pour entendre badiner Jacques Mailhot et Bernard Mabille ?
Bouvard du crépuscule
Les « Grosses Têtes » passent à la télévision sur TF1, entre 1992 et 1997, réunissant parfois plus de dix millions de téléspectateurs. Sim, Carlos, Olivier de Kersauson, Michel Serrault ou Henri Salvador, montent des sketchs qui tirent vers la farce. Leurs acolytes rient à gorge déployée. Mais les années passent et les grivoiseries auront bientôt moins le vent en poupe. Philippe Bouvard le regrettait : il n’aimait pas beaucoup l’évolution de l'humour. « Il se nourrit davantage d'exclusion, de misère, de violence », jugeait-il.
En 2000, RTL congédie l'animateur de soixante-dix ans. Christophe Dechavanne le remplace et des centaines de milliers d'auditeurs s'en vont. Bouvard est alors rappelé, mais sa splendeur est passée. Beaucoup de fans écoutent désormais Europe 1, où Laurent Ruquier a dépoussiéré le concept des « Grosses Têtes » en lançant « On va se gêner », qu’a rejoint, d’ailleurs, une partie de la bande de Bouvard. Il est définitivement poussé vers la sortie en 2014, à son grand dam.
Celui qui confiera avoir songé à l'Académie française (Jean d'Ormesson l'en aurait dissuadé en s'esclaffant) ne pense pas à la retraite et dicte à sa secrétaire ses chroniques pour Le Figaro Magazine. Quand le journal le remercie, en 2020, VSD et Midi-Libre lui ouvrent leurs colonnes, mais il craint de devoir finir un jour par se taire. «L'idée qu'on puisse se passer de moi m'est insupportable», confesse-il dans La Belle Vie après 70 ans.
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À 92 ans, Philippe Bouvard publie un ultime ouvrage, Le petit monde de Don Bouvardo. Une collection de souvenirs drolatiques. Son examen de conscience n’y est pas toujours clément : il aurait voulu « faire le bien et faire une œuvre », reconnaît-il. Et Dieu dans tout cela ? Le ciel qu'il admirait depuis son penthouse cannois restait pour lui inhabité. Il en prenait son parti. « Si je n'ai pas compris grand-chose au grand livre de la vie, du moins ai-je su en tourner les pages… », concluait cet athée décidément spirituel.


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