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«Le journal d’Aurélie Laflamme», portrait d’un phénomène

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Le journal d’Alice, Le journal de Dylane, Le journal de Marilou, Fanny Cloutier, Juliette… les séries de livres dont la narratrice est une jeune fille qui se confie sur les aléas de l’adolescence ou de la préadolescence occupent une place considérable dans la section jeunesse de nos librairies. Or, elles sont toutes nées dans la foulée du Journal d’Aurélie Laflamme d’India Desjardins, récit en neuf tomes vendu à plus de 2 500 000 d’exemplaire ici et dans plusieurs pays d’Europe. Pourtant, soutient celle dont la série jouit cette année, 20 ans après ses débuts, d’une toute nouvelle édition (dont les quatre premiers volumes sont déjà disponibles), « quand j’ai commencé, je n’ai jamais pensé que ça aurait du succès. À l’époque, ce qui était populaire, c’était les romans fantastiques ».

C’est d’ailleurs ce que confirme Rachel DeRoy-Ringuette, professeure en didactique de la lecture et de l’écriture à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Selon l’experte, l’influence d’India Desjardins sur l’évolution de la littérature jeunesse québécoise semble « indéniable ». Et elle concerne, « oui, le fait que des jeunes filles tiennent leur journal, mais aussi l’idée de sortir du roman pour aller vers d’autres formes, comme la bande dessinée et le film » par la voie d’adaptations, trajet suivi par les péripéties d’Aurélie.

Si la principale intéressée laisse « aux universitaires » le soin d’analyser la portée de sa série, elle dit ne pas nécessairement reconnaître dans les ouvrages de ses émules les valeurs dont elle a tenu à imprégner les siens. Entre autres, celle qui signait en 2021 l’essai Mister Big ou la glorification des amours toxiques entendait, à travers ses livres jeunesse, briser certains codes propres à la fiction, particulièrement en ce qui a trait aux personnages féminins. Notamment, elle s’est résolument refusée à mettre en scène la rivalité qu’on leur prête sempiternellement. Lorsqu’il y avait de l’animosité entre certaines figures, cela menait, explique-t-elle, à une introspection constructive.

Un autre exemple de ces ambitions est la remise en question, dès le début du tout premier tome, du fait que les intérêts et les productions culturelles que l’on associe usuellement aux filles soient systématiquement déconsidérés. Germaient donc déjà, en 2006, les réflexions qui ont généré son captivant essai pour adolescents À s’en arracher le cœur, paru l’an dernier, qui traite de la représentation des femmes et des relations amoureuses dans les œuvres de fiction.

Universalité protéiforme

Après une réédition en 2015 où une certaine modernité avait été infusée aux romans, India Desjardins a tenu à « restaurer » (à l’exception d’une menue référence à Netflix qui est passée entre les mailles du filet) ses écrits afin qu’ils portraitisent l’ère — antérieure aux réseaux sociaux — de leur création.

Si la principale observation de Rachel DeRoy-Ringuette quant à l’évolution des personnages ayant peuplé la littérature jeunesse au cours des deux dernières décennies tient à l’inclusion d’une plus grande diversité culturelle, pour la mère spirituelle d’Aurélie Laflamme, son journal n’accuse pas vraiment de décalage à cet égard. Parce que, sauf en ce qui concerne l’héroïne, les personnages de la saga ne sont délibérément pas décrits physiquement, ce qui permettrait un large spectre d’identifications possibles. L’écrivaine ajoute que certains lecteurs prêtent à la protagoniste une neurodivergence alors que d’autres se « demandent si elle aurait pu être queer », ce qui ravit l’autrice, qui a imaginé ce personnage précisément pour que les lecteurs et lectrices se sentent moins isolés dans leur singularité.

Cette résonance plurielle a certainement aidé Aurélie Laflamme à voyager à l’étranger. Birgitta Barlet, éditrice chez Kosmos, en Allemagne, est de cet avis. À part le nom de l’héroïne (devenue Amelie), quelques références culturelles et sociales (au système scolaire, par exemple), rien n’a été changé, dit-elle, aux romans qui se sont vendus à environ 100 000 exemplaires entre 2013 et 2024.

Selon la Stuttgartoise, si la série a beaucoup plu au lectorat allemand, elle aurait pu cartonner encore davantage si l’autrice avait résidé sur place et pu régulièrement rencontrer les jeunes. « Il faut dire qu’à mon avis India a une personnalité fascinante. » Ici, le profil fort médiatisé d’India Desjardins est à tel point associé au succès du Journal d’Aurélie Laflamme que cette relation a été analysée dans un mémoire de maîtrise, celui de Julie Grenier-Turcot, intitulé Aurélie, c’est moi!. « Elle pose des questions qui peuvent être difficiles, du genre : “est-ce que ma personnalité [est le résultat d’une stratégie de] marketing ?” relate l’écrivaine. Ça me fait quand même rire parce que je n’ai absolument aucun talent de comédienne. »

Reste que, de visites dans les écoles en salons du livre, un lien s’est bâti entre la femme de lettres et ses lecteurs et lectrices. Et celui-ci est loin d’être anodin pour India Desjardins. « Ils m’ont donné une confiance et une force que je n’avais pas. […] Ce qui fait que j’ai été capable de tenir mon bout à propos de certaines choses face à mon éditeur et quand je scénarisais les films [tirés des romans]. Si je n’avais pas eu ces personnes-là qui croyaient en moi et qui comptaient sur moi, je n’aurais pas eu la force que j’ai eue pour beaucoup de choses dans ma vie. » Dont son tristement célèbre combat contre feu Michel Brulé pour obtenir les droits sur son œuvre. L’autrice ne pouvait se résoudre à « laisser tomber » ses fidèles. « Je leur dois tellement. »

Elle leur voue en outre une gratitude toute particulière pour l’avoir aidée à démontrer « qu’on peut avoir du succès avec des personnages féminins. Je ne leur dois pas juste ça personnellement. À mes yeux, c’est beaucoup plus large que moi, eux et Aurélie. »

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