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La nuit enveloppe encore le village des Méchins, à la frontière de La Matanie et de La Haute-Gaspésie, quand le bateau de Sébastien Dupuis quitte le quai et navigue vers l'ouest.
Accompagné de trois jeunes pêcheurs, dont son fils William, le résident de Sainte-Anne-des-Monts part relever les casiers de homards dans sa zone de pêche, située entre Grosses-Roches et Petit-Matane, à huit milles marins.
Le bateau glisse le long de la côte endormie pendant une trentaine de minutes. Le bruit du moteur emplit la cabine, personne ne parle.
Bientôt, il approche des bouées qui permettent de localiser les casiers, sous l’eau. Moi, mes bouées sont vertes, dit Sébastien Dupuis. Chaque pêcheur a sa couleur de bouée.

Résident du secteur Tourelle, à Sainte-Anne-des-Monts, Sébastien Dupuis se rend au petit matin dans sa zone de pêche, plus à l'ouest.
Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry
Le temps de le dire, trois jeunes hommes montent sur le pont, en bottes et salopettes imperméables.
William Dupuis, 20 ans, tire sur la corde et fait remonter la première cage à la surface de l’eau, puis la soulève de tout son corps pour la poser sur le bord du bateau. Remplie de homards, elle pèse facilement 60 kilos. Ça prend de l’endurance, et il faut que tu sois vaillant! lance le jeune Gaspésien.
Une fois les cinq cages ouvertes, chaque homard est placé dans un cylindre blanc, la queue la première, les pinces en l’air. Dans cette position, ils se calment rapidement.
Les pêcheurs s’empressent alors de leur passer des élastiques bleus autour des pinces, pendant que le bateau redémarre en amorçant un virage. Il faut s’accrocher pour ne pas perdre l’équilibre.

La pêche au homard séduit William Bernatchez, 17 ans.
Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry
Après avoir vidé les casiers de homards, les pêcheurs remettent des appâts : du sébaste, du maquereau, du hareng... Les casiers sont remis à l’eau jusqu’au lendemain, même heure.
L’opération se répète d’une ligne de casiers à l’autre, pendant que le ciel devient rose. À 4 h 38, le soleil paraît à l’horizon – une boule rouge qui semble posée à la surface de l’eau. Les pêcheurs profitent à peine de cet instant de toute beauté, concentrés sur leurs tâches. Chaque seconde compte dans ce ballet bien rodé.
Les femelles pleines d’œufs sont remises à l’eau, de même que les homards trop petits, pour les laisser grandir, ainsi que les plus gros, de bons reproducteurs. Dans le doute, on mesure.
Il faut prendre le temps de regarder. Il y a des amendes très salées si tu ne fais pas attention, insiste Sébastien Dupuis. C’est pour protéger la ressource, aussi.
Une relève enthousiaste
Malgré les difficultés que traverse le secteur des pêches, William Dupuis aimerait bien suivre les traces de son père et de son grand-père. Il travaille sur des bateaux depuis l’âge de 15 ans.
Pendant le temps que dure la pêche au homard – 10 semaines sans aucun congé –, il se lève tous les matins à 2 h 30.
C'est le paysage, l'air salin, le bruit du moteur, la qualité du travail… Il y a beaucoup de choses qui me font accrocher à ça. En sortant du quai, je suis le garçon le plus heureux!

William Dupuis (à droite) et ses collègues pêcheurs ont placé des élastiques bleus autour des pinces des homards, qui seront ensuite mis dans des caisses pour le débarquement.
Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry
La multiplication des homards l’encourage dans cette voie. Espérons que ça continue comme ça! Il y a vraiment de l’avenir là-dedans, dit-il, confiant. Avant, tu te promenais sur les quais, tu n’en voyais jamais! Un de temps en temps, mais pas à la poignée comme ça!
C’est sûr, ça donne le goût de continuer et de rester là-dedans, ajoute le plus jeune pêcheur du bateau. William Bernatchez, 17 ans, compte sur le coup de pouce de sa famille, qui a déjà des bateaux. Ainsi, c’est moins dur de commencer, convient-il. À un moment donné, les autres vont s’en aller, puis nous, on va suivre.

William Bernatchez apprend le métier de pêcheur aux côtés de son oncle et de son cousin.
Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry
Les bateaux et les permis coûtent très cher, plusieurs millions de dollars. Sans compter la hausse du coût de la vie, qui touche le matériel de pêche, les appâts, le carburant... Une sortie en mer comme celle de ce matin consomme 300 $ d’essence.
Déjà, les pêcheurs d’expérience en arrachent. La famille Dupuis voudrait pouvoir vivre seulement de la pêche, mais ce n’est plus possible depuis l’imposition d’un moratoire sur la pêche au turbot (ou flétan du Groenland), puis sa fermeture cette année. Et les quotas de crevettes ont chuté radicalement, avant de remonter très légèrement cette année.
On a été obligés de s’acheter des camions pour charrier du gravier et de l’asphalte sur des chantiers et du sel en hiver, raconte William Dupuis. Juste avec la pêche, on aurait peut-être fait faillite.

Ces homards, fraîchement pêchés près de Grosses-Roches, auront bientôt des élastiques bleus autour des pinces.
Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry
Des pêcheurs en attente de permis
Pour le moment, les permis de pêche au homard sont exploratoires et distribués au compte-gouttes par Pêches et Océans Canada, le temps de s’assurer que le crustacé circule bien en abondance dans cette partie du golfe du Saint-Laurent.
Seuls deux pêcheurs de Tourelle, un village fusionné à Sainte-Anne-des-Monts, détiennent un permis exploratoire.
Sébastien Dupuis, lui, espère obtenir le sien l’an prochain. En attendant, il a un contrat de sous-traitance avec la communauté autochtone de Listuguj, qui délègue une partie de sa pêche.
C’est moins payant qu’avoir son propre permis. C’est grâce à ça qu’on reste à flots, explique-t-il. Mais c’est minime, ce que tu reçois à l’usine, comparé à ce que les autres peuvent recevoir. On a hâte, nous aussi, de pouvoir pêcher pour nous-mêmes.

Sébastien Dupuis espère pouvoir se consacrer entièrement à la pêche et offrir assez d'heures de travail à la relève pour la garder dans le secteur.
Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry
Depuis deux ans qu’il pêche du homard pour la communauté mi'gmaw, Sébastien Dupuis fait des relevés régulièrement, comme le prévoit le permis exploratoire. De ce qu’on voit, à date, il n’y a pas de freinage, dit-il, en parlant de la quantité de homards présents dans sa zone de pêche.
Seuls le temps venteux et la mer agitée font parfois baisser le nombre de captures.
Au point qu’autour de Sainte-Anne-des-Monts, plusieurs pêcheurs observent des prises illégales de homard, le long des quais ou des berges. Des gens de la population en prennent, puis le revendent même! s’indigne Pierre-Luc Dupuis, le frère de Sébastien.
Avec un permis de pêche dans cette zone, le problème serait vite réglé, croit-il. Les gens auraient plus peur, ils seraient plus dénoncés, s’il y avait un pêcheur dans le secteur.
Son frère abonde dans le même sens. Quand ils ont émis des permis de pêche dans la baie des Chaleurs, le braconnage a arrêté, parce que les pêcheurs surveillaient leur ressource, dit Sébastien Dupuis.
Un pêcheur chanceux

Le pêcheur David Labrie n'a pas gagné à la loterie, mais pour lui, c'est tout comme : il a obtenu un permis de pêche exploratoire au homard.
Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry
À quelques kilomètres de là, un autre pêcheur, David Labrie, débarque son homard au quai de Cap-Chat. Le treuil soulève les caisses de son bateau et les amène sur une plateforme à l’arrière d’un grand camion, pour la pesée.
Quelques personnes attendent pour en acheter directement au quai, ce qui est légal, comme l'est la vente à la ferme pour les agriculteurs.
Le pêcheur de cinquième génération songeait à tout arrêter avant de faire partie des quelques chanceux de la région à détenir un permis exploratoire de homard. Oui, une chance, dit-il, parce que, sinon, je commençais à penser à changer de métier.
Son permis lui a été attribué lors d’un tirage au sort par Pêches et Océans Canada. À partir de là, on choisissait la zone de pêche où on voulait aller, mais c'était vraiment restreint, se souvient-il. Il y avait juste un permis ici à Cap-Chat. J'ai pu mettre la main dessus.

Le bateau de pêche de David Labrie revient au quai de Cap-Chat avec sa cargaison, environ 800 kg de homards, début juillet 2026.
Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry
Permis de pêche collective
Face à la crise, une forme de solidarité s’est développée. Depuis deux ans, l’idée d’un permis de pêche collective, pour que le homard profite à plus de pêcheurs, fait son chemin. Ce modèle d’affaires doit être présenté sous peu à Pêches et Océans Canada.
Le projet vise à soutenir en priorité des pêcheurs dans le besoin. Les critères précis restent à définir, mais le nombre de casiers serait fractionné.
Une partie des profits de cette pêche serait aussi reversée à la communauté, pour entretenir les casiers de homards, offrir des bourses aux jeunes qui veulent étudier à l’école des pêches ou faire des dons à la banque alimentaire. Ce sont des idées émises autour d’une table où siègent les pêcheurs, à la MRC de La Haute-Gaspésie.
Le tout serait géré par un organisme ou une coopérative. L’idée un peu révolutionnaire s’inspire de la pêche communautaire des Premières Nations.

Vers 8 h, la pêche est terminée. Les homards sont dans les boîtes grises et le bateau de la famille Dupuis prend le chemin du retour, escorté par les mouettes, vers le quai des Méchins.
Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry
Il ne faut pas que tu penses juste à ta poche. Il faut que tu penses à toute l’industrie de la pêche! Si on recule dans les années 1970, il y avait 60 bateaux dans le quai de Tourelle. On est 10 qui restent! Si on ne se tient pas et qu’on n’essaye pas de travailler ensemble, ça va continuer à débarquer.
Pour l’instant, Pêches et Océans Canada attend de recevoir tout le dossier pour se prononcer. Mais une telle demande n’entre pas dans les cases habituelles.
L’introduction d’un nouveau type de permis de pêche doit faire l’objet d’une modification réglementaire, prévient le ministère fédéral, dans un message envoyé par courriel. Or, un changement réglementaire implique des consultations internes et externes ainsi qu’une approbation ministérielle.
Un reportage de Myriam Fimbry à ce sujet sera présenté à l'émission Tout terrain diffusée sur ICI Première dimanche à 10 h (HE et HA).


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