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Les retombées culturelles du film The Odyssey, de Christopher Nolan, n’en finissent pas de s’accumuler, avec des effets bien mesurés en tourisme, en édition ou dans les musées. Cette influence se traduira-t-elle maintenant du côté pédagogique, par des inscriptions supplémentaires aux cours de langue et de civilisation grecques anciennes, peut-être jusqu’à susciter des vocations professionnelles ? Des plateformes d’apprentissage du grec de Platon et Aristote (comme Preply) notent déjà un effet Nolan.
Il y a des précédents. La série de films sur les dinosaures Jurassic Park, de Steven Spielberg (le premier opus est sorti en 1993), a suscité une vague mondiale de vocations en paléontologie. Les inscriptions universitaires ont bondi dans les années suivantes, et la proportion de femmes dans le secteur est passée du tiers à la moitié.
Alors, reprenons : The Odyssey va-t-il faire gonfler les rangs des hellénistes en herbe ?
« Il y a un buzz en ce moment autour de la Grèce antique dans la foulée du film, soutient la professeure Elsa Bouchard, de l’Université de Montréal. Cet engouement va certainement encourager des gens à lire Homère, et c’est très bien. De là à susciter des vocations d’études, ça reste à voir. »
Son collègue Patrick Baker, professeur titulaire d’histoire grecque ancienne au Département des sciences historiques de l’Université Laval, cite un autre cas d’influence par le divertissement. « Déjà, dans les années 1980, la série de films Indiana Jones avait éveillé bien des vocations à étudier l’archéologie, les civilisations de l’Antiquité et les langues anciennes, écrit-il au Devoir. J’étais moi-même étudiant à l’époque (arrivé au bac en 1985) et je me désolais de voir la (relative) naïveté de certain·es rêvant de reproduire les exploits du personnage de Harrison Ford ! »
Les cours reprennent dans quelques jours dans les universités, mais les inscriptions ne se feront pas avant 2027 pour la plupart des programmes. Il faudra donc attendre pour vérifier l’hypothèse de l’impact de l’adaptation cinématographique, ici comme ailleurs.
Les métamorphoses
Chose certaine, le moindre mouvement à la hausse des inscriptions serait le bienvenu. Les départements spécialisés ne comptent souvent que des effectifs réduits, petits au point de menacer la survie de certains programmes.
Au Canada, des formations en langues et en études classiques (ou l’équivalent) existent encore dans une trentaine d’universités, parfois à la petite pièce (un ou deux cours d’initiation), parfois jusqu’aux cycles supérieurs. Le Concours national de versions grecque et latine de 2026, de la Société canadienne des études classiques, a récompensé des participants des universités de Toronto, du Manitoba, McGill et de Montréal.
Cette dernière propose des formations au baccalauréat et à la maîtrise, mais pas de doctorat. Les professeurs se comptent sur les doigts d’une main et les nouvelles cohortes totalisent rarement plus de 20 étudiants.
« Les programmes d’études classiques à l’Université de Montréal [et ailleurs au Québec et au Canada] maintiennent un niveau plutôt stable, dit Elsa Bouchard, elle-même rattachée au Département de philosophie. Malheureusement, cela n’empêche pas que plusieurs administrations ont récemment décidé de supprimer des parties essentielles de ces programmes, en particulier l’apprentissage du grec et du latin, ou carrément de les fermer. »
Des démarches sont entamées pour changer le nom du programme. « “Études classiques”, les gens ne savent plus trop ce que ça désigne », explique encore la professeure. À l’Université Laval, on parle d’« études anciennes ». « L’Université de Montréal jongle avec l’idée des “sciences de l’Antiquité”, qui pourraient faire une place à d’autres grandes civilisations, égyptienne ou chinoise, par exemple. »
Une tendance lourde consiste en la fusion de programmes. L’Université de Calgary a fermé son Département des lettres classiques et de religion en juillet 2026. Ses professeurs ont été transférés au Département d’histoire. L’Université d’Ottawa a cessé l’an dernier les admissions en études grecques et romaines après avoir suspendu la maîtrise en Antiquité tardive en 2024.
L’Université Laval s’engage à son tour dans une refonte. « À la Faculté des lettres et des sciences humaines de l’Université Laval, la situation budgétaire difficile incite la direction facultaire à fermer temporairement, voire supprimer certains programmes jugés insuffisamment rentables ou viables, écrit Patrick Baker après l’entrevue. Les programmes d’études anciennes des trois cycles sont actuellement menacés, et ce, bien que les effectifs y soient stables, à l’image de ce qu’ils sont depuis des décennies. Très inquiets, professeurs et étudiants se mobilisent pour infléchir l’administration. »
L’Institut d’études anciennes et médiévales, créé en 1999, pourrait éliminer son doctorat brandé « études classiques ». Il s’agit du seul diplôme de troisième cycle du genre en français au Québec, et sa réputation s’étend jusqu’à la Bibliothèque apostolique vaticane. Les futurs doctorants en études classiques (on les compte sur les doigts d’une main) seront dorénavant dirigés vers l’une ou l’autre des disciplines fédérées par l’Institut (philosophie, religions anciennes, langues, lettres et sciences humaines, histoire et archéologie…).
« On sait bien qu’on n’est pas en train de trouver un remède pour le cancer, mais nos disciplines sont tout de même utiles et nécessaires à la société, soutient de vive voix le professeur de l’Université Laval. Elles nous permettent de comprendre un héritage, et les inscriptions qui nous arrivent année après année prouvent le maintien de l’intérêt pour ces études. »
Le politique
Justement, pour Elsa Bouchard, les transformations universitaires découlent de décisions motivées idéologiquement en ce sens que les études classiques ne sont plus dans l’air (disons) woke du temps. « Nous n’avons pas beaucoup de minorités à faire valoir », résume la spécialiste de Platon. Son domaine, longtemps fondamental dans une formation de l’honnête citoyen occidental, subit des attaques « pour son manque de diversité ».
La doyenne de la Faculté des lettres et des sciences humaines de l’Université Laval fait le même constat. « Pendant 20 siècles, en grande partie parce que le christianisme est né dans cette période, nous avons pris les sociétés grecque et romaine comme autorités constitutives de la société occidentale », écrit Pascale Fleury en complément d’entrevue. Elle-même fait partie de l’Institut, est éditrice des Cahiers des études anciennes et a soutenu à Paris une thèse sur les relations entre les mondes culturels grec et latin au IIe siècle.
« Au XXIe siècle, la pluralité des sociétés occidentales et de leurs inspirations, en plus de l’importance de l’individualité, nous empêche d’ignorer que ces sociétés étaient violentes, particulièrement pour les femmes et les enfants, asservissantes, élitistes et oppressantes pour la plupart des personnes qui n’étaient pas un homme citoyen, généralement nanti. Il est donc important, lorsqu’on enseigne dans ces domaines, d’être conscient.e.s de tout ce passif, d’user de pédagogie et de délicatesse en adaptant nos formations pour que l’Antiquité soit toujours une altérité enrichissante pour nos sociétés. »


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