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Le fiasco des groupes de niveau, symbole d’une politique de l’éducation en déshérence

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13 mars 2026 à 20h04

Une photo permet parfois, à elle seule, de mesurer l’ironie de l’histoire. Sur cette image, prise le 5 décembre 2024, on voit Gabriel Attal entrer dans le petit centre de documentation d’un collège parisien, où l’attend une flopée de journalistes, de micros et de caméras. Celui qui est alors ministre de l’éducation nationale s’apprête à détailler sa réforme phare, le « choc de savoirs », et parmi les mesures annoncées, celle des groupes de niveau, qui visent à trier les élèves en mathématiques et en français en classe de 6e et 5e.

Assis sur une simple chaise d’école au premier plan, le directeur général de l’enseignement scolaire, Édouard Geffray, haut fonctionnaire inconnu du grand public, assiste à la scène.

C’est le même qui, deux ans plus tard et devenu ministre à son tour, donnera pourtant le coup fatal à la mesure, par la voie d’un décret publié le 12 mars au Journal officiel. S’il reste possible d’imaginer « un accompagnement pédagogique renforcé » pour les enseignements de français et de mathématiques, « adapté aux besoins des élèves », le caractère obligatoire de la mesure tombe définitivement, mettant fin à deux ans de détricotage plus ou moins assumé.

Le ministre de l’éducation Gabriel Attal juste avant ses annonces sur la réforme au collège et au lycée, à Paris, le 5 décembre 2023. © Photo Nicolas Messyasz / Sipa

La mesure, véritable casse-tête logistique, a fait, il faut le dire, immédiatement la quasi-unanimité contre elle. Abondamment critiqués par les chercheurs et chercheuses en éducation – qui y voyaient une manière de torpiller le « collège unique » –, jugés contraires à « l’éthique », « la déontologie et les principes républicains » par des personnels de direction, dénoncés partout en France comme une « machine à trier » par les enseignant·es, les groupes de niveau sont aussi devenus un véritable sujet d’angoisse pour de nombreux parents de collégien·nes.

Levée de boucliers

Imaginés sur la base d’une inquiétude partagée et réelle – la baisse du niveau des élèves en mathématiques et en français notamment –, ces groupes différenciés battaient en effet en brèche une idée reine en éducation : celle de l’émulation produite par l’hétérogénéité des élèves. À condition d’avoir des effectifs tenables et des adultes en nombre suffisant dans les classes.

De quoi faire dire à l’époque à Pierre Priouret, professeur en lycée et secrétaire académique du Snes-FSU chargé de la question des mathématiquesque si les écarts se sont creusés de « manière spectaculaire » au collège ces dernières années, le ministre Gabriel Attal consacrait « cet état de fait en créant des groupes de niveau » qui allaient « importer dans les classes les écarts que produit déjà le système ».

Revers de la médaille pour le gouvernement, les groupes de niveau, et plus largement le « choc des savoirs », ont également donné lieu à l’une des plus intenses mobilisations de ces dernières années sur l’éducation, réussissant l’alliance des enseignant·es et des parents.

En témoignent, en plus des manifestations qui ont émaillé la période, les très nombreuses opérations « collèges déserts » un peu partout en France, parfois avec le soutien ou la bienveillance tacite des chefs d’établissement. Mais aussi ces motions qui ont fleuri dans des centaines de conseils d’administration, portées par les parents et les agent·es de l’Éducation nationale, pour refuser la mise en œuvre du texte dans leur établissement, occasionnant parfois des rappels à l’ordre salés des rectorats, furieux de ces rebuffades.

Hormis dans le cas des très courtes carrières des ministres Amélie Oudéa-Castéra (restée ministre moins d’un mois) et Anne Genetet (trois mois), le sujet a d’ailleurs largement encombré celles qui ont suivi Gabriel Attal. Même les plus capées, comme Nicole Belloubet ou Élisabeth Borne, qui n’ont cessé, sans jamais le dire officiellement, d’amoindrir le dispositif, une rentrée scolaire après l’autre.

Ainsi de l’ancienne socialiste Nicole Belloubet, arrivée en février 2024 à la faveur d’un énième remaniement et qui, tout en parlant d’« ambition à 100 % partagée » avec Gabriel Attal, proposait aux équipes d’enseignement de « brasser » les élèves…

Pour l’impétueux Gabriel Attal, qui voulait marquer son passage à l’Éducation nationale de son empreinte, c’est donc un raté, plein et entier. Son « choc des savoirs » a été quasiment intégralement mis à la poubelle, et son ambition sur la lutte contre le harcèlement s’est trop souvent résumée à de la communication et à une aventure personnelle.

Redevenu député et président de son groupe à l’Assemblée nationale, Gabriel Attal a achevé de ternir son image en refusant d’inscrire à l’agenda parlementaire la loi Spillebout-Vannier portant sur la lutte contre les violences scolaires, au motif de la présence de LFI parmi les cosignataires.

Une politique en déshérence

Au-delà de cette mesure sur les groupes de niveau, devenue le symbole d’une école dont on accepterait qu’elle soit par nature inégalitaire, c’est tout le second quinquennat Macron qui, sur l’éducation, prend l’eau.

Pas moins de sept ministres se sont succédé depuis 2022, favorisant une tendance déjà lourde dans le domaine : des annonces à l’emporte-pièce, peu ou pas concertées, un dialogue social au hachoir, et des réformes lancées à un rythme effréné, qui semblent avoir pour seul objectif de permettre à celles et ceux qui les portent d’exister. En août 2024, le journal Les Échos donnait ainsi la parole à des enseignant·es, qui ne souhaitaient qu’une chose avant que les cours redémarrent : « une rentrée sans nouveautés ».

Dans un collège de Nancy, septembre 2025. © Photo Fred Marvaux / Rea

Sont ainsi passés par pertes et profits, parfois au grand soulagement des équipes enseignantes, l’expérimentation sur les uniformes scolaires, l’instauration d’un manuel unique en primaire, le brevet rendu obligatoire pour le passage en seconde, la réforme de l’année de terminale en lycée professionnel.

On ne sait toujours pas quel sort sera réservé aux classes « prépa-seconde », au bout de deux ans d’expérimentation. Enfin, le plus grand flou règne sur la nouvelle architecture de la formation des enseignant·es à bac + 3 (ainsi que son financement), alors même que le concours doit avoir lieu… fin mars.

En catimini a également été revue une partie de la réforme du lycée, œuvre de Jean-Michel Blanquer lors du premier quinquennat d’Emmanuel Macron. Notamment la disparition des mathématiques du tronc commun, réintégrées avec l’annonce d’une nouvelle épreuve en classe de première pour tous les élèves. S’agissant du contrôle continu en terminale, Élisabeth Borne a également annoncé à la rentrée 2025-2026 qu’il serait lui aussi repensé, « pour diminuer la pression et l’anxiété » des élèves.

Tant que le discours officiel continue de nier les causes structurelles [...], les annonces n’engageront jamais que “ceux qui y croient”.

Mélanie Guenais, fondatrice du collectif Maths&Sciences

Le « pacte », autre réforme structurelle visant à résoudre l’épineuse question des absences non remplacées, subit un sort à peu près identique. Le gouvernement s’y accroche, malgré de très vives critiques et une adhésion toute relative du terrain, mais cesse progressivement de l’alimenter financièrement. De quoi craindre, à terme, un nouvel enterrement de première classe pour un projet lancé par le président de la République lui-même, en 2023.

La question des emplois du temps à trous est pourtant loin d’être résolue : près de 9 % des cours ne sont pas assurés pour cause de remplacements insuffisants des enseignants au collège public, selon un rapport récent de la Cour des comptes, qui pointe le risque d’une « école à deux vitesses ». Le manque de remplacements pénalise surtout les réseaux d’éducation prioritaire (REP). Ce sont 11 % des heures d’enseignement qui n’ont ainsi pas été assurées en 2023-2024 dans ces établissements, trois points de plus que dans le reste des collèges publics.

Pendant ce temps, les béances demeurent. En mathématiques notamment. Mélanie Guenais, enseignante-chercheuse et fondatrice du collectif Maths&Sciences, a ainsi titré la nouvelle étude du collectif sur le bilan 2025 au lycée « État stationnaire après la chute ». Un texte qu’elle conclut de manière cinglante : « Notons bien sûr l’échec total et prévisible des objectifs fumeux du plan de com’ du ministère “Filles et Maths de mai 2025 : au lieu des 15 000 filles de plus, c’est 1 000 filles de moins en maths en première… Fut un temps lointain, les services statistiques auraient dit “revoir les objectifs ou les moyens”. Mais tant que le discours officiel continue de nier les causes structurelles de ces impacts, les annonces n’engageront jamais que “ceux qui y croient”. »

Le problème vient de loin. Pour la Cour des comptes, qui s’est également intéressée en 2025 à l’école primaire, « le déclin des performances scolaires des élèves » en mathématiques et en français, « notamment vis-à-vis de nos voisins européens », « s’accompagne d’une incapacité de la politique éducative à résorber les fortes disparités de niveau, en particulier la proportion d’élèves qui sont en difficultés majeures », en maternelle et en élémentaire.

Selon l’enquête Timss (pour « Trends in International Mathematics and Science Study »), qui évalue les performances des élèves de CM1 en mathématiques et en sciences, la France reste bloquée au bas du tableau (notamment classée bonne dernière des vingt-deux pays de l’UE pris en compte en 2022). Dans une école française notoirement inégalitaire, la petite baisse des effectifs dans le premier degré, seule véritable victoire du gouvernement, tient davantage à la baisse de la démographie scolaire qu’à la volonté politique des ministres successifs.

Face à un tel tableau, les plus exposés grondent. Dans le monde rural, l’annonce de la carte scolaire pour la rentrée 2026-2027 – et son cortège d’ouvertures et de fermetures de classes – a déjà occasionné de nombreuses mobilisations, relayées par des maires excédés. Les enseignants de Seine-Saint-Denis, déjà présents de manière exceptionnelle à l’occasion du plan d’urgence au printemps 2024, ont repris le chemin de la grève le 17 février.

« Alors que tous les indicateurs sont déjà au rouge, l’école est de nouveau privée de moyens pour lutter contre les inégalités », prévenait l’intersyndicale reconstituée à cette occasion et qui dénonçait une « véritable saignée en termes de moyens horaires » dès l’an prochain, notamment en collège.

Édouard Geffray, qui a donc depuis les coulisses assisté et participé au fiasco du « choc des savoirs », s’est bien gardé, une fois ministre, de sortir tambours et trompettes pour répondre à l’ensemble de ces revendications. Plutôt discret, l’ancien patron de la direction générale de l’enseignement scolaire (Dgesco) se borne à indiquer vouloir « centrer son action » sur les 800 collèges qui concentrent les difficultés scolaires. Pas de big bang, pour tenter, sans doute, de ne pas faire repartir le feu.

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