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«Le fabuleux destin d’Amélie Poulain»: 25 ans de bonheur et de magie

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La série A posteriori le cinéma se veut une occasion de célébrer le 7e art en revisitant des titres phares qui fêtent d’importants anniversaires.

Serveuse dans un café de Montmartre, Amélie Poulain mène une existence solitaire. Paradoxalement, la jeune femme s’est donné pour mission de rendre le plus de gens possible heureux autour d’elle. De son père veuf à un inconnu ayant autrefois habité le même appartement qu’elle, en passant par ses collègues de travail, Amélie sème ainsi le bonheur à l’insu de tous. Bien qu’ayant fait une croix sur l’amour, elle s’éprend en secret de Nino, un employé de sex-shop aussi introverti qu’elle. Un succès surprise à sa sortie il y a 25 ans ce mois-ci, Le fabuleux destin d’Amélie Poulain, de Jean-Pierre Jeunet, avec Audrey Tautou en figure de proue, continue d’enchanter. Avec ou sans crème brûlée.

Le verbe « enchanter » est en l’occurrence approprié, puisque cette œuvre pimpante et bienveillante contient une bonne part de réalisme magique. Le mot « magie » et ses variantes reviennent d’ailleurs souvent lorsqu’il est question du film.

À Vanity Fair, Jean-Pierre Jeunet confie en 2002 : « Amélie, c’est mon film le plus personnel, parce que j’ai mis dedans tellement de notes, tellement d’anecdotes, tellement de choses, de souvenirs… Quelque part, je suis Amélie. Et puis Guillaume Laurant [le coscénariste] a lui aussi amené tous ses trucs, donc c’était tellement personnel… Et le fait que ça devienne un triomphe comme ça, c’est le rêve de tout créateur. Faire ce truc à soi, et puis ça vous échappe, et ça devient un phénomène de société. »

Avant d’en arriver là toutefois, le film connut un développement ardu.

Emily, Vanessa, Audrey

Après les succès d’estime des délirants Delicatessen (1991) et La cité des enfants perdus (1995), coréalisés avec Marc Caro, Jean-Pierre Jeunet venait de se casser les dents en solo à Hollywood avec Alien: Resurrection (Alien. La résurrection ; 1997). La collaboration avec 20th Century Fox s’était cependant bien déroulée, et le président du studio, Tom Rothman, souhaitait produire le prochain film de Jeunet.

Toujours à Vanity Fair, le cinéaste relate : « Je m’envole donc avec mon projet Amélie. J’arrive là-bas et je sens une certaine gêne dans la salle. Et Tom Rothman me dit : “Voilà, le service marketing dit que, eh bien, c’est pas Titanic .” Et je réponds : “Ben non, c’est sûr : c’est Amélie, place des Abbesses. Bon ben, au revoir.” Après, le film a connu un énorme succès aux États-Unis avec le studio Miramax. Quand il a assisté à la première, Tom Rothman postillonnait tellement, avec les yeux qui lui sortaient des orbites, que je pense que ça a dû chauffer pour le marketing. »

Il faut préciser qu’initialement, la protagoniste devait être incarnée par l’actrice anglaise Emily Watson, qui avait bouleversé le cinéaste dans Breaking the Waves (L’amour est un pouvoir sacré). Faute d’un français adéquat, Watson s’en alla plutôt tourner Gosford Park (Un week-end à Gosford Park). Jeunet proposa alors le rôle à Vanessa Paradis, qui le refusa.

Et c’est ainsi que la peu connue Audrey Tautou, lauréate dans l’intervalle du César du meilleur jeune espoir féminin pour Vénus beauté (institut), se vit offrir le rôle d’Amélie après que Jeunet eut été captivé par les grands yeux noirs de l’actrice sur l’affiche du film de Tonie Marshall.

Audrey Tautou, l’idole

Dans son ouvrage consacré au film, Isabelle Vanderschelden dresse l’état des lieux quelques semaines après la sortie.

« Mai 2001 : un seul prénom est sur toutes les lèvres de huit millions de Français : Amélie. Le cœur léger, ils croient de nouveau au bonheur, à Montmartre et au réalisme poétique. Amélie est partout, Audrey Tautou est devenue l’idole des Français, et le film pulvérise tous les records de popularité aux États-Unis. Quelle aventure fabuleuse pour un film charmant et sans prétention… »

Outre l’irrésistible composition de Tautou, c’est la facture d’un genre inédit du film, ultracolorée et stylisée, qui charme le plus le public.

Dans son livre sur le cinéaste, Elizabeth Ezra écrit : « C’est l’utilisation du numérique par Jeunet pour transformer la ville de Paris en une version idéalisée d’elle-même qui a le plus marqué les esprits. Le numérique lui a permis à la fois de filmer en extérieur et de métamorphoser ces lieux réels en un immense décor. Ce mélange d’authenticité et d’artifice évoque le “cinéma du look” des années 1980 et 1990, la Nouvelle Vague française de la fin des années 1950 et du début des années 1960 ainsi que le “cinéma de qualité” à gros budget de l’après-guerre. La particularité des films de Jeunet réside dans leur capacité à mêler passé et présent pour créer un style reconnaissable entre tous, même dans les deux films réalisés avec Marc Caro. »

Douces névroses

Comme les films précédents et subséquents de Jeunet, Le fabuleux destin d’Amélie Poulain privilégie un humour fantaisiste aux influences variées : dessin animé (Tex Avery), Buster Keaton, cirque…

Les personnages (merveilleux Mathieu Kassovitz, Jamel Debbouze, Rufus, Isabelle Nanty et compagnie) multiplient les douces névroses ainsi qu’une propension, pour citer à nouveau Ezra, à la « pensée magique ». En la matière, l’histoire leur donne généralement raison.

« Le penchant de Jeunet pour les réactions en chaîne complexes, à la Rube Goldberg, suggère une interconnexion entre les multiples activités humaines. Par le montage, Jeunet met en lumière des liens qui resteraient autrement imperceptibles. […] Dans Le fabuleux destin d’Amélie Poulain, les activités disparates qui se déroulent au moment de sa conception — le battement d’ailes d’une mouche, le ballet des verres sur une nappe balayée par le vent à la terrasse d’un café, la mort d’un ami — sont cataloguées, donnant l’impression d’être liées à une échelle historico-mondiale. À la fin, lorsqu’on nous dit qu’il y a plus de connexions dans le cerveau humain que de molécules dans l’univers, il n’est pas difficile de le croire, puisque nous avons assisté à la démonstration de cette affirmation dans le film », résume Elizabeth Ezra.

Or, n’est-il pas rassurant de croire, ne serait-ce que le temps d’un film, que tout a un sens ?

Un film emblématique

Refusé à Cannes car jugé inintéressant par le président du festival Gilles Jacob, Le fabuleux destin d’Amélie Poulain remporta les César du meilleur film, de la meilleure réalisation, de la meilleure musique (Yann Tiersen) et des meilleurs décors (Aline Bonetto).

Le film ne ravit pas seulement le public : la critique, pour la vaste majorité, s’y rallia. Serge Kaganski, des Inrockuptibles, fit notoirement bande à part, associant le film à l’extrême droite de Jean-Marie Le Pen, rien que ça, dans le premier de deux textes assassins. Kaganski regretta ce passage précis, mais persista dans son aversion pour le film.

Sauf qu’en cinéma, comme dans toute autre forme d’art, quoi qu’on dise ou écrive sur le moment, à la fin, l’Histoire est seule juge.

Dans son livre, Isabelle Vanderschelden rappelle à ce propos : « Dans le contexte du cinéma français, 2001 fut l’année du Fabuleux destin d’Amélie Poulain. Désormais, toute œuvre de Jeunet sera comparée à Amélie, car le film et son héroïne ont marqué durablement la mémoire collective. Preuve de l’influence du film : le nombre d’ouvrages et de rétrospectives cinématographiques qui ont choisi le visage d’Amélie en guise de couverture. »

Et de conclure : « Le fabuleux destin d’Amélie Poulain était conçu comme un film modeste et personnel, destiné à rendre les gens heureux, mais peu susceptible de devenir un succès commercial. »

Avec le recul historique, justement, les prouesses de box-office n’ont plus guère d’importance. Ce qui reste, c’est l’essentiel, à savoir cette capacité à « rendre les gens heureux ».


Le film Le fabuleux destin d’Amélie Poulain est offert sur Crave, est disponible en VSD sur plusieurs plateformes et peut être acheté en Blu-ray.

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