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Le doute qui a permis le retour de la rougeole

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Le doute s’est immiscé dans la vie de Lydia il y a une quinzaine d’années, alors que sa fille était toute petite. Cette maman albertaine, qui se fait appeler Lydia Greene pour protéger son anonymat, s’interrogeait sur les effets secondaires des vaccins. Les réponses expéditives de ses médecins ne suffisaient pas à la rassurer, et elle s’est tournée vers les forums en ligne de mamans.

Je ne savais plus vers qui me tourner, raconte-t-elle. Tu te retrouves de plus en plus impliquée avec ces mamans, et tu es exposée à tous ces mythes qui, en surface, ont l’air très plausibles, très réels. Et c’est comme ça que tu as de plus en plus peur de faire vacciner tes enfants.

Pendant 12 ans, Lydia a refusé tous les vaccins pour ses trois enfants.

Tu ne te sens plus à ta place nulle part, mais tu es dans le même bateau que toutes ces autres nouvelles mamans, tout aussi incertaines. Et ça devient une partie de ton identité, se souvient-elle. Il y a tellement de pression de tout faire parfaitement, de ne pas tout faire foirer.

Les groupes qu’elle fréquentait l’encourageaient aussi à se méfier d’une foule de produits et de médicaments.

Tu deviens paranoïaque sur les additifs alimentaires, les lotions, les shampoings, le fluor dans le dentifrice. Tout devient ce monstre toxique effrayant. Pendant ces années, j’ai été tout le temps anxieuse.

Plan rapproché de Lydia Greene.

Lydia Greene cherchait à protéger ses enfants.

Photo : Radio-Canada / Geneviève Tardif

Lors des examens de routine, les médecins tentaient de la convaincre de faire vacciner ses enfants.

Je leur apportais ces études, ces mythes, et ils n’avaient aucune idée de ce dont je parlais, dit-elle. Je me disais : "Comment faire confiance à cette personne qui ne connaît même pas les études dont je parle?"

Lydia a remarqué qu’en Alberta, le contexte social a changé ces dernières années.

Avant, je recevais du vitriol quand j’osais parler de mes positions. Aujourd’hui, il est beaucoup plus facile d’être anti-vaccin. Il y a toujours des dizaines de personnes pour te soutenir. C’est beaucoup plus mainstream, souligne-t-elle.

Le doute gagne du terrain

En 2025, le Canada est devenu le cœur de la résurgence de la rougeole dans les Amériques. En novembre, il a même perdu son statut de pays ayant éliminé la maladie, entraînant du coup la perte de ce statut pour l’ensemble du continent.

Plusieurs personnes, y compris des politiciens, ont montré du doigt certaines communautés qui refusent la vaccination pour des raisons religieuses. Or, le problème dépasse largement ces groupes.

Ces communautés sont relativement isolées, et l’éclosion n’aurait pas pris cette ampleur si ce n’avait été que d’elles, explique Craig Jenne, immunologue à l’Université de Calgary.

Craig Jenne en entrevue.

Craig Jenne est un immunologue lié à l’Université de Calgary.

Photo : Radio-Canada / Geneviève Tardif

Plusieurs données indiquent que l’hésitation vaccinale progresse dans différentes régions au Canada. Quelque 17 % des 1626 parents canadiens qui ont répondu à un sondage Angus Reid en février 2024 se disaient vraiment contre les vaccins. C’est quatre fois plus qu’en 2019.

C’est aussi ce qu’observe Cora Constantinescu, pédiatre à l’hôpital pour enfants de l’Alberta, à Calgary. Elle travaille dans une clinique d’hésitation vaccinale, où les parents peuvent discuter de leurs craintes sans se sentir jugés.

Pour certains, c’est la plus grande peur de leur vie, explique-t-elle.

Les gens craignent les effets du vaccin sur leurs enfants, mais pas la maladie elle-même. Ils sous-estiment les risques de la maladie pour leurs enfants et leurs communautés, et surestiment ceux du vaccin. Et la méfiance est devenue tellement grave, ces dernières années, que des parents refusent même de donner à leurs enfants certains traitements et médicaments!

Cora Constantinescu en entrevue.

Cora Constantinescu est pédiatre à l’hôpital pour enfants de l’Alberta.

Photo : Radio-Canada / Geneviève Tardif

Pour plusieurs experts à qui nous avons parlé, ce retour de la rougeole était attendu. Les taux de vaccination diminuent au Canada depuis des décennies, bien en deçà du seuil de 95 % requis pour empêcher la circulation du virus.

Des analyses réalisées à partir de banques de sang en Colombie-Britannique (nouvelle fenêtre) et en Ontario (nouvelle fenêtre) montrent une érosion lente de la protection immunitaire depuis plus de 30 ans.

La pandémie de COVID-19 a accéléré cette tendance. Les chiffres en témoignent : en 2019, 86 % des enfants canadiens de deux ans avaient reçu leurs deux doses du vaccin contre la rougeole. En 2023, ils n'étaient plus que 76 %.

Le retour

Au Canada, les campagnes de vaccination mises en place dans les années 1970 avaient permis d’éliminer la rougeole en 1998. Depuis, le virus ne réapparaissait qu’à l’occasion, lors d’éclosions rapidement contenues.

Jusqu’en 2025.

Le Canada est alors devenu l’épicentre de la crise en Amérique.

Un graphique montre que le nombre de cas a bondi de très peu dans les dernières années à 5425 en 2025.

Le nombre de cas de rougeole a explosé l'an passé au Canada.

Photo : Radio-Canada / François Dubuc

L’Ontario et l’Alberta comptent à eux seuls plus de 80 % des cas au pays. Et c’est en Alberta que l’on a recensé le plus grand nombre de cas par habitant : plus de 2000 infections pour 5 millions de personnes, soit presque autant que pour l’ensemble des États-Unis.

Tout a commencé à l’automne 2024. Un voyageur infecté a participé à une réunion familiale au Nouveau-Brunswick. La rougeole a ensuite été ramenée en Ontario, puis disséminée à travers le pays.

Au début, la réaction initiale était : "Attendons pour voir. Est-ce que cela restera lié à un seul petit groupe?" se souvient Craig Jenne. Puis en avril et mai, on a vu la rougeole arriver dans la province par les aéroports de Calgary et d’Edmonton.

Un autre facteur a contribué à ce retour de la rougeole. La pandémie de COVID-19 a perturbé les services de vaccination dans de nombreux pays, entraînant un recul mondial de la couverture vaccinale.

Selon l’Organisation mondiale de la santé, le nombre de pays ayant rapporté des éclosions de rougeole dans le monde a triplé de 2021 à 2024. Cette recrudescence mondiale a accru le risque d’importer la maladie au Canada.

Lorsqu’on a commencé à voir la maladie dans nos communautés, à la clinique, à la pharmacie, à l’épicerie, j’ai compris que le problème allait devenir beaucoup plus important, raconte Craig Jenne. Quand les cas ont commencé à se compter par dizaines, on a su que ce serait une très longue bataille, pas quelque chose que nous serions capables de contenir en quelques mois.

Le Dr Paul Parks, urgentologue à Medicine Hat, en Alberta, qui n’avait jamais vu de cas de rougeole durant sa carrière, a vu arriver des enfants malades aux urgences.

Les conséquences sur nos services ont été gigantesques, explique-t-il. Lorsqu’on soupçonne un cas de rougeole, il faut isoler la personne immédiatement, la tenir à l’écart des salles d’attente. Cela pose aussi toute une série de défis en matière de contrôle des infections.

C’était démoralisant de devoir gérer une maladie que l’on peut prévenir à 100 %.

Le Dr Parks en entrevue.

Paul Parks est urgentologue à l'Hôpital régional de Medicine Hat, en Alberta.

Photo : Radio-Canada / Geneviève Tardif

En Alberta, les cas sont devenus si nombreux que les autorités de santé publique ont cessé de déclarer systématiquement tous les nouveaux cas et les lieux possibles de contamination.

On en était rendus à un point où simplement vivre en Alberta nous mettait à risque de contracter la rougeole. Ils ont fini par arrêter de nous aviser et de suivre les cas, déplore Paul Parks.

Dès lors, le nombre réel de cas devenait difficile à établir, et tous s’entendent pour dire que les chiffres officiels sous-estimaient la réalité.

J’ai rencontré des parents qui refusaient qu’on teste leurs enfants, parce qu’ils ne voulaient pas que leur cas soit connu ou documenté. Ils avaient peur d’être stigmatisés, raconte le Dr Parks.

La poudrière

Dans d’autres provinces, comme le Québec, la protection contre la rougeole demeure élevée : 88 % des enfants du primaire ont reçu leurs deux doses du vaccin.

Mais, pour plusieurs experts, ce taux reste insuffisant. Il demeure sous le seuil de 95 % recommandé et, pour contenir une maladie aussi contagieuse, chaque point de pourcentage compte.

En Alberta, en 2024, seuls 68 % des enfants de deux ans étaient pleinement immunisés contre la rougeole. Et dans plusieurs régions de la province, les taux ont chuté à des niveaux alarmants, parfois même sous les 50 %.

En Alberta, comme dans plusieurs régions du pays, les taux de vaccination sont passés sous le seuil de l’immunité collective. Cela signifie que lorsqu’une personne atteinte de la rougeole consulte un médecin, elle risque de contaminer quelqu’un d’autre dans la salle d’attente ou à la pharmacie. Bref, nous avons perdu les pare-feux que nous procurait l’immunité collective, résume Craig Jenne.

Pour plusieurs experts, la situation ressemble à une forêt asséchée qui n’attendait qu’une étincelle.

Pendant des années, nous avons évité le pire, explique Craig Jenne. Mais cette fois, toutes les conditions étaient réunies : le virus a atterri dans des régions rurales moins immunisées, ce qui a facilité sa diffusion, puis il s’est installé en profitant des failles de notre système de santé publique.

Le dos d'une personne atteinte de la rougeole.

Les symptômes de la rougeole comprennent des éruptions cutanées, de la fièvre, des écoulements nasaux, de la toux et de la somnolence.

Photo : Radio-Canada

Un enjeu devenu politique

Paul Parks ne cache pas sa frustration. Soyons clairs : la médecine n’a pas failli, le virus n’a pas muté, rien d’exceptionnel ne s’est produit. Ce retour est le résultat d’un choix idéologique.

La question s’est davantage polarisée aux États-Unis avec la nomination de Robert F. Kennedy Jr. à la tête du département de la Santé et des Services sociaux. Figure emblématique du mouvement anti-vaccin, il remet en question la nécessité et la sécurité de plusieurs vaccins.

Sur le site des Centers for Disease Control and Prevention du gouvernement américain, des affirmations entretiennent désormais l’idée que le lien entre vaccins et autisme ne serait pas définitivement tranché, une position en rupture avec le consensus scientifique établi depuis des décennies.

Ces remises en question exacerbent le doute au Canada.

On a un pays qui prend des mesures complètement à l’opposé de ce que nous faisons ici. Forcément, ça sème la confusion et les gens se demandent : "Est-ce qu’il y a quelqu’un qui a raison ou quelqu’un qui a tort?" observe Arnaud Gagneur, pédiatre au Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke. Depuis près de 20 ans, ce chercheur tente de comprendre et de désamorcer l’hésitation vaccinale auprès des parents québécois.

En Alberta, plusieurs experts accusent le gouvernement provincial d’avoir contribué à ce climat de méfiance.

Ils reprochent notamment à la première ministre Danielle Smith d’avoir, pendant la pandémie de COVID-19, fait écho à des positions contraires au consensus scientifique. Selon eux, ces prises de position ont miné la confiance envers les autorités de santé publique et contribué à l’érosion des taux de vaccination.

De plus, une enquête du New York Times publiée en novembre dernier indiquait qu’à des moments clés de la crise en Alberta, des responsables politiques avaient empêché les autorités de santé publique de rappeler l’importance de la vaccination et d’intensifier leurs efforts de communication.

Quand les signes avant-coureurs sont apparus et que notre directeur de la santé publique par intérim a dit : "Nous allons avoir des problèmes avec la rougeole, nos taux de vaccination sont faibles, il faut sensibiliser la population et promouvoir la vaccination", le gouvernement a dit non et ne l’a pas autorisé à le faire, raconte Paul Parks.

Le ministère albertain des Soins de santé primaires et préventifs n’a pas nié ces informations, mais il a rappelé avoir mené une campagne de communication en 2025.

Pour plusieurs observateurs, cette intervention est cependant arrivée trop tard.

En fin de compte, nous avons eu près de 2000 cas de rougeole et perdu un enfant dans la province. Une communication plus soutenue aurait pu faire une différence, estime Craig Jenne.

En Alberta, comme dans plusieurs autres régions du pays, la vaccination est devenue un sujet de discorde. Plusieurs nous ont confié, à mots couverts, les risques associés au fait d’aborder ce sujet en public. Tous les intervenants albertains qui ont accepté de participer à ce reportage disent avoir été la cible de menaces directes.

Un reportage de Binh An Vu Van et Dany Croussette à ce sujet sera présenté à l'émission Découverte diffusée sur ICI Télé dimanche à 18 h 30.

Rétablir les ponts

C’est pendant la pandémie que la position anti-vaccin de Lydia a commencé à se fissurer, au fil des discussions sur les forums.

Pour moi, la clé, ça a été de sortir de cette chambre d’écho. Elle a contacté directement des scientifiques pour poser ses questions.

Elle était alors convaincue que les vaccins pouvaient atteindre le cerveau des enfants. Et je n’ai pas pu trouver la moindre preuve scientifique pour appuyer cette idée, se souvient-elle.

Je m’étais complètement trompée. J’ai dû accepter ce malaise d’avoir eu non seulement tort, mais vraiment, vraiment tort. Et j’ai commencé à me demander : "À quel autre sujet ai-je tort?" Mais il fallait que je sois ouverte à cette possibilité, ouverte à l’idée de pouvoir me tromper. Ce qui est difficile.

Pour aider les parents inquiets, Lydia insiste sur l’importance d’avoir accès à la bonne information.

Mais l’information seule ne suffit pas.

Je crois que la gentillesse et la patience peuvent aider. Personne ne m’avait jamais demandé pourquoi j’avais si peur des vaccins. Tout le monde était prompt à me sauter dessus et à me dire : "Ce n’est pas vrai, vaccine tes enfants, tu les mets en danger!"

C’est précisément l’approche qu’a développée Arnaud Gagneur. Depuis une quinzaine d’années, il pratique l’entretien motivationnel, une méthode aujourd’hui implantée à travers le Québec.

Portrait d'Arnaud Gagneur.

Arnaud Gagneur est un pédiatre rattaché au Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Chentrier

Les deux leviers principaux pour qu’une personne change d’avis, c’est de lui démontrer de l’empathie et de respecter son autonomie. De lui montrer qu’on la comprend, qu’on ne cherche pas à la juger, qu’on va la laisser décider par elle-même.

L’idée est d’intervenir tôt, dès la naissance de l’enfant, des mois avant le premier vaccin. Le programme est basé sur le fait que, même si la population perd confiance dans les autorités de santé, il reste une confiance dans les professionnels de santé, note le pédiatre.

Selon les études du Dr Gagneur, cette approche permet d’augmenter d’environ 10 % la couverture vaccinale, un gain considérable dans un contexte.

Arnaud Gagneur collabore désormais avec Cora Constantinescu afin de former des professionnels de la santé en Alberta.

Je crois que nous avons besoin que la majorité silencieuse agisse et exerce une influence sociale suffisante pour reconstruire cette protection communautaire, explique-t-elle. Nous devons aussi retirer les vaccins de la sphère politique pour les ramener dans celle de la santé.

Ce qui inquiète aussi plusieurs experts, c’est que la rougeole ne soit que la pointe de l’iceberg. Parce qu’elle est la maladie la plus contagieuse, c’est aussi la première à réapparaître dès qu’il y a la moindre baisse de la couverture vaccinale, explique Arnaud Gagneur.

Craig Jenne abonde : Les taux de vaccination continuent de diminuer, et nous atteignons maintenant le seuil critique pour plusieurs autres maladies largement éliminées au Canada, comme la coqueluche, qui représente un risque important pour les très jeunes enfants.

Vaincre la peur

Lydia Greene devant le miroir d'une salle de bain.

Lydia Greene a complètement changé son fusil d'épaule.

Photo : Radio-Canada / Geneviève Tardif

Après plus d’une décennie de doutes, Lydia a finalement fait vacciner ses trois enfants.

Je n’ai plus aucune anxiété. J’amène mes enfants se faire vacciner contre la COVID et contre la grippe chaque hiver. [...] Je peux donner du Tylenol à mes enfants s’ils ont de la fièvre. Et c’est correct s’il y a du fluor dans le dentifrice.

Qui plus est, Lydia est devenue infirmière. Aujourd’hui, elle administre des vaccins et accompagne à son tour des parents hésitants.

Si vous avez des doutes, demandez de l’aide à votre professionnel de la santé. Amenez vos peurs, mais pas toutes en même temps, parce que personne ne peut répondre à 20 questions à la fois. Discutez-en, et vous verrez que toutes ces études relayées par le mouvement anti-vaccin ont des failles majeures.

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