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C’est un événement majeur qui n’a pour ainsi dire jamais été raconté sur scène.
Pourtant, la Conquête est « l’élément fondateur de notre société, de notre état d’esprit, de ce qu’on est aujourd’hui », rappelle l’auteur et metteur en scène. Et on ne connaît guère, au-delà de certains « lieux communs », la bataille de 1759, malgré les grands impacts qu’elle a eus sur nous.
« Lorsqu’on a été coupés de la France, on a tout perdu, explique Sébastien Dodge. Ceux qui sont restés ici, sans l’élite, ont perdu toute [occasion] commerciale, politique, culturelle. Tout ce qui restait, c’était de se replier sur la terre. Alors, ça a pris du temps avant qu’on retrouve le goût de s’impliquer, déjà en politique, et le droit de le faire dans notre esprit. C’est de moins en moins le cas. Mais il reste que, dans une majorité de la population canadienne-française, cette blessure est encore là. »
En première partie du spectacle créé à Espace libre, on assiste donc aux discussions et aux décisions des militaires et des dirigeants de la Nouvelle-France lors du siège de Québec. L’auteur du satirique Dominion désirait réhabiliter notre histoire, en narrant les faits au meilleur de ses connaissances. « J’avais tendance, plus jeune, à voir les choses en noir et blanc, et à créer des méchants. Là, j’avais envie de nuances. » Il a lu les historiens, mais aussi les lettres de tous les protagonistes du combat. « Plus j’avançais dans mes recherches, plus j’étais frappé par le côté humain. Tout le monde était comme réhabilité. Oui, Il y avait de la corruption à tous les niveaux ! Mais ils pouvaient la justifier. Parce que le système royal lui-même était beaucoup plus corrompu et ne payait pas les gages, ils étaient obligés de se débrouiller pour trouver [l’argent]. »
Qui était à blâmer pour la défaite ? Ce n’était plus clair. « Le responsable devenait grosso modo le destin. Il n’y avait plus de force décisionnelle dans ce grand drame-là. C’était évident qu’on ne pouvait pas gagner. À cause du système colonial, de la capacité des Anglais à être beaucoup plus performants dans le pillage des ressources et l’organisation commerciale. Les Français n’étaient pas du tout adaptés pour coloniser un continent. »
Patrice Dubois, le directeur artistique du PÀP, qui joue notamment Montcalm, a été séduit par cette écriture « enracinée dans une recherche profonde, d’une belle intelligence. Et ce qui m’intéressait, c’était la résonance avec aujourd’hui. On ne voit pas l’histoire comme un musée de cire. Ce sont des personnages en état de guerre ».
Habiter le territoire
La deuxième partie du Diptyque du fleuve nous transporte aujourd’hui, devant les drôles de tribulations d’un Québécois qui veut bâtir une maison sur les rives inondables du Saint-Laurent. Une construction qu’on peut voir comme la métaphore d’un pays, ou « de ce qu’on veut ».
Pour Sébastien Dodge, ce qui lie les récits, c’est d’abord la dysfonction du système décisionnel et de gestion. « Dans les deux cas, c’est l’histoire de plusieurs gens qui essaient de faire quelque chose ensemble, et ça ne marche pas. Leur projet ne fonctionnera pas, parce qu’il y a trop de forces extérieures. »
« Ils sont assujettis à un système, ajoute Patrice Dubois. À des climats de crise aussi. À l’époque c’était une crise militaire, économique. Aujourd’hui, on parle de crise climatique. Et ça pose aussi la question — ce qui est hyper actuel, on ne pouvait pas le voir venir à ce point — de notre présence sur le continent américain, en tant que nation francophone. Quels sont nos repères, nos limites, nos frontières ? » Et notre responsabilité dans la colonisation du territoire ? « Ce repli dont Sébastien parlait tantôt a fait en sorte que, pendant des années, on n’était pas redevables. On n’était pas le maître. Mais quand on a pris la main, avec la Révolution tranquille, on a reproduit ce système-là, les traits de ce qui nous avait été infligé. Alors, on a une responsabilité, en tant que société. »
Pour écrire les aléas de ce bâtisseur qui se heurte aux incohérences politiques, aux innombrables permis à obtenir (« il y a des règles, mais on peut aussi les contourner »), Sébastien Dodge s’est basé sur sa propre expérience difficile de construction d’un chalet. « J’ai juste réécrit, de mémoire, les dialogues que j’avais eus avec tous les intervenants. Et après coup, c’est complètement absurde. »
Selon Patrice Dubois, ce segment contemporain témoigne à la fois des contradictions du personnage — « il veut protéger la nature, mais il ne la connaît pas » — et de notre perte de repères géographiques. « Dans la première partie, les personnages connaissent les lacs, les rivières, les gens ont des noms, des titres, c’est très défini, précis », explique Sébastien Dodge, qui compare son spectacle à deux cauchemars. Tout ça disparaît, s’effondre dans la seconde. « On n’a plus de mots. Le territoire, la langue sont comprimés. »
Incarné par une distribution mixte, malgré la nature très masculine de ses univers (Olivier Aubin, Jean-François Casabonne, Myriam Fournier, Hugo Giroux, Laurence Latreille, Jean-Moïse Martin, Rebecca Vachon), le spectacle bénéficie d’une trame musicale originale composée par Flore Laurentienne, alias Mathieu David Gagnon. Un paysage sonore qui porte Le diptyque du fleuve du début à la fin.
Les deux artistes ont pu visiter les sites de la bataille en compagnie du spécialiste Dave Noël, l’auteur de l’essai Montcalm, général américain. « On a essayé de comprendre quelles étaient les perspectives des Anglais et des Français, ce qu’ils pouvaient voir », explique Patrice Dubois. Et il a été frappé par l’absence de traces, de repères pour signaler ces lieux historiques.
Sébastien Dodge, lui, ne comprend pas pourquoi la Conquête n’intéresse pas davantage. « Il y a comme un traumatisme par rapport à ça. On ne veut pas la regarder en face, alors que c’est très intéressant. On peut apprendre beaucoup en étudiant cette guerre de sept ans qu’on a subie. »


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