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Il se dit que le peuple du sable (Hia C-eḍ Oʼodham) en serait l’auteur. Il y a mille ans, dans ce qui est aujourd’hui la réserve faunique de Cabeza Prieta, aux confins de l’Arizona, ils ont scarifié la patine sombre du désert : ils y ont laissé la longue silhouette d’un poisson — l’intaglio de Las Playas. Un géoglyphe géant, tourné vers le golfe de Californie, pointant vers l’eau (élément vital dans cet espace aride) de Hodai Ke:k.
Mais c’est plus qu’un vestige archéologique. C’est un lieu vivant, sacré, habité… au même titre que l’Organ Pipe Cactus National Monument, ou l’oasis de Quitobaquito et son exceptionnelle source d’eau douce, à quelques kilomètres à l’est.
Tout comme eux, il fait face à son effacement programmé. Une défiguration de cet écosystème fragile qui ne permettra pas seulement le prolongement du mur frontalier, mais aussi la réalisation d’une deuxième fortification. Parce que (cela fait longtemps qu’on le sait) les murs n’empêchent pas le passage : pour poursuivre le fantasme d’un hermétisme frontalier, il faut y adjoindre des capteurs, des caméras, des drones, de l’éclairage… et un deuxième mur, de toute évidence.
Désormais, les profits des entreprises qui ont misé sur les dividendes de la sécurité frontalière — Lockheed Martin, Northrop Grumman, General Dynamics, Raytheon/RTX, BAE Systems, L3Harris, Axon Enterprise — croissent avec constance. Ceux de Palantir, GEO Group, CoreCivic, Elbit Systems, OSI Systems et Anduril explosent.
Or, la semaine dernière, un contractant a labouré l’intaglio. Sans risque de sanction aucun, car les lois de protection de l’eau, de l’environnement et des cultures ont été suspendues localement. La zone est désormais militarisée, voire militaire : depuis quelques semaines, certaines portions sont interdites d’accès aux civils au motif… d’être « en guerre » — une guerre qui se déroule à des milliers de kilomètres. Une guerre qui résonne jusque dans la zone frontalière, lieu coutumier de coagulation des politiques de sécurité interne et externe, et qui sert simultanément de prétexte et d’écran de fumée à des changements profonds, durables, substantiels.
Car la mise en scène de ce conflit, à l’instar de celle à la frontière, est construite comme une distraction, un simulacre. Elle adopte une esthétique de culture pop, conçue pour une audience télévisuelle, un prêt-à-consommer familier pour les joueurs de Call of Duty ou de Battlefield. Car dans ces jeux vidéo qui ont souvent pour théâtre le Moyen-Orient, il y a une légitimité préconstruite sur laquelle s’appuie la Maison-Blanche — à défaut de laisser le Congrès en débattre.
Dans le brouhaha entourant cette guerre, brouillonne, dont le gouvernement américain refuse de dire si elle en est une ou pas, la réorientation de la politique étrangère américaine normalise les zones grises, légitime les fermetures d’espaces (et ainsi altère durablement la manière dont nous vivons les mobilités) ; elle accentue la fragmentation économique, l’érosion du droit. En saturant les ondes, la présidence opère sous anesthésie.
Or, en sus des événements au Moyen-Orient, depuis une année, et de manière constante, les frappes se poursuivent dans les Caraïbes et dans le Pacifique — 58 navires, 192 morts, dont 4 dans les derniers jours. Outre les décès attendus entraînés par le trépas d’USAID. Il y a la lente mise à mort des alliances qui annonce une létalité accrue des relations internationales. Et dans le sillage de ces fins réelles ou annoncées, humaines et institutionnelles, le gouvernement Trump sème d’autres cadavres. Normatifs ceux-là, en politique interne, de ceux qui dessinent durablement le monde d’après.
Sous le radar, alors qu’il inonde l’ordre du jour médiatique, le gouvernement renverse méthodiquement les acquis en matière de droits sociaux, civiques et environnementaux des années 1970 (aux États-Unis d’abord, et par réverbération bien au-delà).
Ceux des femmes, dans la foulée de l’invalidation de Roe v. Wade : des procureurs ont intenté plus de 400 poursuites contre des personnes ayant fait des fausses couches, dans certains cas sur la base d’homicide, et le misoprostol (un composant clé de l’IVG médicamenteuse, mais, surtout, un élément essentiel pour traiter les hémorragies en obstétrique) apparaît dans la ligne de mire des antichoix. Ceux des personnes trans, qui voient leur identité dissoute. Ceux des migrants, que la gomme à effacer MAGA, qui éclaircit les rangs de la démographie, retranche de l’espace public. Ceux des personnes de couleur (et des femmes), qui disparaissent petit à petit des postes haut gradés des forces armées. Les droits des plus vulnérables, ceux qui tenaient encore par le bout d’un restant de filet social, poussés dans une pauvreté abyssale.
Le gouvernement redéfinit également les droits électoraux alors que la décision Louisiana v. Callais de la Cour suprême réinterprète le découpage des districts du Congrès et s’assure, par son interprétation du 15e amendement, de couper les ailes à toute révision par l’institution concernée : la représentation afro-américaine va retrouver les chiffres de la fin de la Reconstruction (1877). Il redéfinit le rapport aux représentations étrangères alors que le département d’État annonce enquêter sur le rôle des consulats mexicains aux États-Unis.
Il y a aussi la liberté d’expression qui se contracte sous l’effet des pressions financières et d’une surveillance accrue (en atteste l’enquête déclenchée par le FBI contre Sarah Fitzpatrick, de The Atlantic, pour son reportage sur les absences éthyliques de Kash Patel) appuyée par l’intelligence artificielle (comme l’ont démontré les opérations d’ICE).
Pendant que l’on regarde ailleurs, cette surveillance s’étire au-delà des frontières : ainsi, le département de la Sécurité intérieure a réclamé à Google, société américaine, les données de navigation au Canada d’un Canadien en raison de ses critiques contre ICE sur les réseaux sociaux. Les juges de la Cour pénale internationale (dont Kimberly Prost et Nicolas Guillou) savent mieux que quiconque ce que signifie être dans la ligne de mire des États-Unis dans le contexte où les gouvernements ont abandonné des pans de leur (et notre) souveraineté numérique.
Le divertissement prévaut sur l’information. La saturation de l’attention fait perdre de vue la réalité. Le détroit d’Ormuz est ouvert. Ou fermé. Ou un peu des deux. Selon l’heure et l’humeur de l’occupant de la Maison-Blanche, selon l’état des négociations dont on ne sait plus si elles se poursuivent, s’achèvent ou recommencent, dans une guerre qui est terminée ou n’a jamais commencé. La politique américaine relève désormais de la mécanique quantique.


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