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Éditorial

Le Monde

Lors de la Conférence mondiale de Shanghaï du 17 juillet, le président chinois, Xi Jinping, a présenté une doctrine d’organisation de l’intelligence artificielle susceptible de rebattre les cartes de l’ordre technologique mondial et qui menace de neutraliser l’avantage qu’avaient les Vingt-Sept sur le terrain normatif.

Publié aujourd’hui à 11h30 Temps de Lecture 2 min.

En matière d’intelligence artificielle (IA), les scénarios ne sont jamais écrits d’avance. Jusqu’à présent, le plus répandu consistait à constater que les Etats-Unis disposent d’une avance technologique décisive, que la Chine court derrière et que l’Europe s’efforce d’en limiter les excès par la réglementation. La Conférence mondiale de Shanghaï du 17 juillet vient bousculer ce récit. Xi Jinping n’y a pas seulement acté le rattrapage chinois. Il a présenté une doctrine d’organisation de l’IA susceptible de rebattre les cartes de l’ordre technologique mondial.

En se faisant le porte-voix d’une « symphonie de coopération internationale », le président chinois a présenté les progrès de ses entreprises comme la vitrine d’un projet politique. Derrière les promesses d’une IA ouverte, abordable et accessible aux pays en développement, Pékin cherche à imposer sa propre conception de la gouvernance numérique. La démonstration ne s’est pas arrêtée aux discours : les représentants de 29 pays ont signé l’acte fondateur d’une Organisation mondiale de coopération sur l’IA, dont le siège sera à Shanghaï.

La Chine applique une stratégie déjà éprouvée. Comme pour les panneaux solaires, les batteries ou les véhicules électriques, elle ne cherche pas nécessairement à produire la technologie la plus avancée, mais la plus accessible. Les modèles de DeepSeek, de Moonshot ou de Zhipu AI offrent des performances proches de celles des leaders américains, à des coûts incomparablement plus faibles. Pour une grande partie du monde, ce rapport qualité-prix l’emportera sur des gains marginaux en matière de performance absolue.

Mais l’ambition chinoise va au-delà de l’économie. Pékin veut convaincre que son approche, plus encadrée et davantage soumise aux objectifs de l’Etat, constitue une réponse crédible aux inquiétudes suscitées par cette révolution technologique. Certes, ces garde-fous reposent sur une censure incompatible avec les libertés fondamentales, et il serait dangereux de confondre régulation démocratique et contrôle autoritaire. Reste que la Chine exploite une évolution incontestable : partout, y compris dans les démocraties, le temps de l’autorégulation des plateformes touche à sa fin.

Retransmission du discours du président chinois, Xi Jinping, délivré lors de l’ouverture de la Conférence mondiale sur l’intelligence artificielle de Shanghaï, à Pékin, le 17 juillet 2026. Retransmission du discours du président chinois, Xi Jinping, délivré lors de l’ouverture de la Conférence mondiale sur l’intelligence artificielle de Shanghaï, à Pékin, le 17 juillet 2026.

L’Europe croyait disposer d’une longueur d’avance sur le terrain normatif. L’idée était que son ambition d’imposer des standards éthiques compenserait son retard industriel. Pékin menace aujourd’hui de neutraliser cet avantage, non pas en régulant mieux, mais en articulant une offre technologique compétitive à un discours politique porté au plus haut niveau de l’Etat.

Faute d’élaborer une véritable troisième voie, l’Europe se retrouve prise entre deux modèles. Washington impose ses règles par la puissance technologique, l’extraterritorialité de son droit et la possibilité d’actionner un kill switch, un bouton d’arrêt d’urgence, susceptible de couper l’accès à une technologie jugée stratégique (comme dans le cas des modèles les plus avancés d’Anthropic). La Chine, elle, avance en déployant un soft power ingénieux fait de coopération technique et de diplomatie multilatérale. Il en résulte une situation à front renversé : c’est le régime autoritaire qui déploie l’approche la plus sophistiquée, quand la démocratie dite « libérale » impose la sienne par la force.

La leçon pour les Vingt-Sept est claire : une norme n’a d’influence que si elle s’accompagne d’une capacité à entraîner les autres. Or l’Europe ne dispose aujourd’hui ni de la force des Etats-Unis ni du pouvoir d’attraction chinois. Sans ambition industrielle à la hauteur de ses principes, ses règles risquent de ne s’imposer qu’à elle-même.

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