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L’environnement numérique est un terrain incontournable pour la compréhension des luttes politiques, des tendances culturelles et des mouvements sociaux d’aujourd’hui. Dans la rubrique Sur le fil, Le Devoir propose chaque mois d’en décortiquer un phénomène. Aujourd’hui : le phénomène Web du « Chinamaxxing », ou comment de jeunes Occidentaux cherchent à adopter le mode de vie et les traditions de la culture chinoise.
Nous vivons à une époque « très chinoise ».
C’est du moins le constat qui émerge des milliers de contenus nés du phénomène nommé « Chinamaxxing », popularisé récemment sur les réseaux sociaux TikTok et Instagram auprès de jeunes Occidentaux.
Dans un ton à la fois ironique et quelque peu sincère, des internautes publient des mèmes et des vidéos dans lesquels ils affirment aspirer « à devenir chinois » en adoptant des traditions et des habitudes de vie propres à la culture chinoise. Parmi ces actions visant à « maximiser » cette identité : ne boire que de l’eau chaude, porter des pantoufles à la maison, faire ses courses dans une épicerie asiatique ou encore apprendre le mandarin.
« Demain, tu deviens chinois », lance sur TikTok l’influenceuse Sherry Zhu, qui a attiré des millions de vues en faisant la promotion en ligne d’habitudes de vie chinoises. « Tu m’as rencontré à un moment très chinois de ma vie », reprennent plusieurs internautes, en référence à un dialogue connu du film Fight Club. D’autres font remarquer à quel point le mode de vie occidental — vêtements, appareils ménagers, cellulaires, ordinateurs — est le fruit de la production industrielle chinoise.
La tendance, abondamment couverte dans les médias anglo-saxons ces derniers mois, intrigue : le phénomène présente une bonne part d’humour et fait partie de la culture du mème, mais révèle aussi une fascination réelle pour la Chine, sa culture et ses mœurs. Et bien que critiqué par des membres de la diaspora chinoise pour sa marchandisation de la culture, le mouvement a aussi été propulsé par plusieurs internautes sino-américains.
Nouvelles perceptions
« Cette idée de “devenir chinois” surprend beaucoup d’observateurs occidentaux, surtout en raison de cette rhétorique antichinoise qui perdure depuis longtemps en Occident », observe Jeremy Tai, historien de la Chine moderne et professeur agrégé de l’Université McGill.
Il suffit de remonter à la pandémie de COVID-19, en 2020, qui avait déclenché en Occident une vague de sinophobie et de racisme antiasiatique. Le confinement sévère ordonné par Pékin et les images médiatisées de drones survolant les tours d’habitation à Pékin avaient alors alimenté une vision dystopique du pays sous le Parti communiste chinois. Une époque qui offre un contraste frappant avec les prémisses du Chinamaxxing.
« La perception de la Chine, de la société et de la culture chinoises en général a évolué dans une direction plutôt positive [récemment] », convient Qian Huang, professeure spécialisée en culture numérique à l’Université de Groningue, aux Pays-Bas.
La popularité de TikTok ces dernières années a pu préparer le terrain à l’émergence du phénomène du Chinamaxxing, selon elle. La professeure rappelle que l’interdiction temporaire de la plateforme TikTok aux États-Unis en janvier 2025 a mené à une migration de jeunes Américains vers un autre réseau social similaire, RedNote, très utilisé en Chine. Plusieurs internautes ont alors eu l’occasion de se familiariser avec la culture chinoise et de voir que « le contenu n’était pas aussi censuré que le décrivaient certains médias occidentaux », relate-t-elle.
Jeremy Tai ajoute que les réseaux sociaux et le récent essor de la culture pop asiatique — pensons à la K-pop, au cinéma coréen, aux mangas et jeux vidéo japonais — ont amené les jeunes de la génération Z à se montrer « beaucoup plus critiques » des représentations stéréotypées de l’Asie et de la Chine. « [Mes étudiants] me racontent qu’ils trouvent désormais plus de contenus pro-Chine sur les réseaux sociaux, qu’ils voient sur les fils d’actualité des vidéos qui vantent le faible coût de la vie, les villes futuristes, les véhicules électriques et les trains à grande vitesse. »
« Kill line » et désenchantement
Jusqu’à tout récemment, la Chine peinait à développer sa puissance douce (soft power) en Occident, contrairement au Japon et à la Corée du Sud, qui sont parvenus à s’imposer comme des forces culturelles mondiales.
Cela semble en voie de changer. Afin de stimuler une industrie touristique affaiblie par la pandémie, Pékin a récemment assoupli ses règles en matière de visa pour les visiteurs de plusieurs pays, dont le Canada, et ainsi ouvert la porte à des influenceurs présentant le pays sous un angle enviable en ligne. Sur le plan culturel, la Chine a effectué des gains avec la popularité des peluches Labubu, l’attrait de ses séries dramatiques et le succès éclatant de l’athlète sino-américaine Eileen Gu aux Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina. En pleine guerre tarifaire déclenchée par le gouvernement Trump, Pékin s’est en outre présenté à l’international comme un partenaire économique fiable et un chef de file en matière d’investissements en transport, en énergie verte et en intelligence artificielle.
Durant l’hiver, au plus fort du phénomène, plusieurs observateurs ont relevé que le Chinamaxxing reflétait une désillusion des jeunes générations par rapport à l’idée du « rêve américain », terni par des inégalités croissantes, la flambée du coût de la vie et la montée de l’autoritarisme aux États-Unis sous la seconde présidence de Donald Trump. Le déclin de l’image des États-Unis peut ainsi paraître profiter à la Chine, qui, en dépit de ses politiques autoritaristes, se voit perçue comme un pays avant-gardiste et stable, aux politiques socialistes plus égalitaires.
« La Chine devient un lieu où [les jeunes] peuvent critiquer l’Occident », résume le professeur Jeremy Tai. Il mentionne d’ailleurs une tendance en ligne présente en Chine, appelée « kill line » (mort imminente), qui fait référence au seuil à partir duquel les Américains peuvent tomber dans une spirale de pauvreté à la moindre « erreur », devant un filet social et un système de santé décrits comme extrêmement précaires.
« Autrefois, en Chine, dans les années 1980, c’étaient les États-Unis qui étaient considérés comme la terre de toutes les possibilités. C’est un peu l’inverse aujourd’hui […] Il y a simplement un désenchantement [envers l’Amérique] », indique l’historien.


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