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Le Canada anglais a-t-il tranquillement commencé à rebaptiser le pays « Turtle Island »?

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Si vous vivez au Québec et que l’expression « Turtle Island » ne vous dit pratiquement rien, vous n’êtes probablement pas seuls. Le terme est presque absent du vocabulaire politique francophone courant. Pourtant, depuis plusieurs années, il s’est installé avec une étonnante facilité dans le langage d’élus, de ministères et d’institutions fédérales pour désigner tantôt l’Amérique du Nord, tantôt le territoire aujourd’hui appelé Canada.

Le chroniqueur du National Post Tristin Hopper a récemment attiré l’attention sur cette évolution terminologique. Et vue du Québec, elle a quelque chose de franchement insolite : pendant qu’une bonne partie de la population francophone continue évidemment de parler du Canada et de l’Amérique du Nord, Ottawa emploie désormais régulièrement, dans certaines communications officielles, une autre désignation géographique issue de traditions autochtones.

Ce n’est pas un changement de nom officiel. Personne n’a adopté une « Loi sur Turtle Island » et le Canada demeure évidemment le nom officiel du pays. Mais la banalisation du terme dans l’appareil fédéral est suffisamment avancée pour qu’il soit parfois utilisé sans définition particulière, comme si le lecteur devait déjà savoir de quoi il était question.

De la tradition autochtone au vocabulaire gouvernemental

Le phénomène ne date pas d’hier. Dès 2017, la ministre fédérale Carla Qualtrough souhaitait la bienvenue aux participants des Jeux autochtones de l’Amérique du Nord en évoquant les Autochtones provenant « from across Turtle Island ». Plus étonnant encore pour un lecteur québécois, la version française du même message publiée par le gouvernement fédéral ne traduit même pas l’expression. On y parle simplement des « Autochtones de Turtle Island ».

La même année, la ministre des Institutions démocratiques Karina Gould ouvrait un discours consacré notamment à l’intégration civique des nouveaux arrivants en affirmant que le territoire de Toronto avait été « home to the peoples of Turtle Island ». Là encore, l’expression est utilisée comme une désignation géographique naturelle, sans véritable explication sur son origine ni sur les peuples qui l’emploient traditionnellement.

En 2022, le phénomène était toujours bien présent. Dans une déclaration conjointe de Marc Miller, Patty Hajdu et Daniel Vandal, Ottawa parlait des communautés autochtones « à travers de Turtle Island ». La tournure elle-même paraît presque importée directement de l’anglais, tant elle sonne étrangère dans le français québécois.

Ce ne sont donc plus seulement des militants ou des organisations autochtones qui emploient cette appellation pour exprimer leur propre vision culturelle du territoire. Des ministres et des ministères du gouvernement du Canada l’ont intégrée à leur propre vocabulaire institutionnel.

« La partie nord de Turtle Island, aujourd’hui connue sous le nom de Canada »

L’un des exemples les plus frappants apparaît dans un rapport publié en 2022 par le Comité consultatif du ministre de la Défense nationale sur le racisme systémique et la discrimination.

Le document introduit son historique des peuples autochtones en évoquant « the northern part of Turtle Island, known today as Canada » — littéralement, « la partie nord de Turtle Island, aujourd’hui connue sous le nom de Canada ».

La formulation mérite qu’on s’y attarde. Il ne s’agit plus simplement de préciser que certains peuples autochtones appellent l’Amérique du Nord « Turtle Island ». La phrase construit plutôt une chronologie implicite où « Turtle Island » représente le territoire antérieur, alors que « Canada » devient le nom sous lequel celui-ci est « aujourd’hui connu ».

Dans un communiqué de Ressources naturelles Canada publié en 2021, une citation reproduite par le gouvernement parle même de projets d’énergie renouvelable autochtones « on Turtle Island (Canada) ». Ici, la parenthèse produit presque l’effet d’une traduction : Turtle Island, c’est-à-dire Canada. Il s’agit certes d’une citation du directeur général d’Indigenous Clean Energy, et non des mots du ministre lui-même, mais Ottawa la reprend telle quelle dans sa communication officielle.

Pris séparément, chacun de ces exemples pourrait sembler anecdotique. Mis bout à bout sur plusieurs années et à travers différents ministères, ils témoignent toutefois d’une réelle normalisation du terme dans une partie du discours institutionnel canadien.

Mais de quel « nom original » parle-t-on exactement?

Plusieurs traditions autochtones du nord-est de l’Amérique du Nord racontent la création de la terre ferme sur le dos d’une tortue. C’est notamment le cas dans différentes traditions iroquoiennes et algonquiennes. « Turtle Island » est devenu une désignation culturelle importante du continent dans plusieurs communautés autochtones.

Mais présenter simplement l’expression comme le nom autochtone originel de l’Amérique du Nord pose une difficulté évidente : il n’existait pas davantage une nation autochtone unique qu’une langue, une cosmologie ou une conception géographique autochtone unique.

Fait révélateur, le rapport du ministère de la Défense lui-même cite comme référence l’entrée « Turtle Island » de L’Encyclopédie canadienne, laquelle rattache cette désignation à plusieurs peuples de langues algonquiennes et iroquoiennes.

Autrement dit, une tradition authentique provenant de certaines nations peut progressivement devenir, dans le discours politique contemporain, une sorte de nomenclature autochtone générale appliquée à un continent habité historiquement par des centaines de peuples différents.

C’est précisément ce glissement qui mérite davantage d’attention lorsque le gouvernement commence lui-même à reprendre le terme comme s’il allait de soi.

Un changement presque invisible depuis le Québec

Pour un Québécois, le plus étonnant demeure peut-être que cette évolution ait pu se produire aussi discrètement.

Il suffit de comparer les univers linguistiques. Dans le Canada anglais, « Turtle Island » apparaît depuis plusieurs années dans des discours militants, universitaires, autochtones et gouvernementaux. L’expression peut désormais être utilisée sans parenthèses, sans traduction et parfois même sans explication.

Au Québec, « l’île de la Tortue » n’a jamais acquis cette familiarité. Ottawa lui-même semble d’ailleurs hésiter sur la façon de rendre l’expression en français : certaines communications fédérales conservent tout simplement les mots anglais « Turtle Island ». C’était déjà le cas dans le message de Carla Qualtrough en 2017, puis encore dans la déclaration ministérielle de 2022.

Voilà qui crée une situation assez particulière dans un pays officiellement bilingue. Une terminologie géographique chargée d’une certaine conception historique peut se répandre pendant des années dans l’univers institutionnel anglophone pendant qu’une bonne partie de la population québécoise ignore jusqu’à son existence.

Il serait évidemment faux d’affirmer que le Canada a officiellement changé de nom. Ce n’est pas le cas. Mais demander si le Canada anglais a tranquillement commencé à rebaptiser symboliquement le pays devient une question légitime lorsque des documents liés au gouvernement fédéral parlent désormais de la partie de « Turtle Island » qui est « aujourd’hui connue sous le nom de Canada ».

Et c’est peut-être justement la partie la plus remarquable de l’histoire : aucun grand débat national n’a accompagné cette évolution. Aucun changement constitutionnel, aucune consultation pancanadienne, aucune grande annonce. Le nouveau vocabulaire s’est simplement installé, communiqué après communiqué, discours après discours, jusqu’à devenir parfaitement banal dans certains milieux.

Pendant ce temps, au Québec, beaucoup découvrent encore aujourd’hui qu’il existe.

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