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Par Dominique Brynaert, conteur, auteur, ancien journaliste
Savez-vous pourquoi dans le joli petit village de Münschendorfmund, au cœur de l'Alsace profonde, la tradition veut qu'à Noël on laisse toujours, au pied du sapin, un cadeau que personne n'ouvrira ?
Cela remonte à une singulière histoire qui s'est passée il y a déjà longtemps et que seuls les esprits trop matérialistes oseraient contester.
La veille de Noël s'annonçait ce jour-là comme toutes les autres : les guirlandes scintillaient aux fenêtres, les enfants comptaient les heures, et les adultes s'activaient autour des derniers préparatifs. On voulait un Noël parfait, réglé comme du papier à musique, à l'image du quotidien que chacun s'imposait chaque jour. Mais un évènement étrange allait troubler la routine des fêtes.
Au matin du 24 décembre, dans chaque maison, dans chaque foyer, était apparu un paquet inconnu sous le sapin. Parfaitement cubique, parfaitement emballé. Aucun nom, aucun mot n'y était accroché. Il se présentait juste avec un papier rouge profond décoré de petites étoiles dorées, noué d'un élégant ruban vert. Que pouvait-il bien contenir ? Un ours en peluche, une bouteille de vin fin ou de parfum, un joli pull d'hiver ?
Personne ne l'avait déposé, chacun le jura. Et pourtant, il était là, suscitant mille questions. Pour les enfants, c'était évident, le Père Noël était passé un peu en avance. Les adultes, eux, étaient dubitatifs.
Les plus petits furent, c'est bien normal, les premiers à tenter de l'ouvrir. Ils tirèrent sur le ruban, grattèrent le papier, essayèrent de le déchirer. Rien n'y fit. Le cadeau restait fermé, comme scellé par une volonté invisible.
"Ce cadeau n'est pas destiné aux gamins ! Voilà pourquoi il ne s'ouvre pas." décrétèrent quelques adultes affichant un air savant.
À l'heure où les guerres font rage dans le monde, peut-on croire aux miracles?Alors les pères, les mères, les grands-pères, les grands-mères, les oncles et les tantes prirent le relais. Avec sérieux, avec acharnement, avec énervement.
Rien n'y fit. Pas même l'utilisation d'outils tranchants. Le cadeau résistait avec un entêtement, une force… inexplicable.
Dépités, tous finirent par renoncer. On le laissa là au pied du sapin, sans plus suer sang et eau.
Le soir tombé, alors que s'était répandue la nouvelle de la découverte dans chacun des foyers d'un étrange paquet qui refusait de s'ouvrir, une femme sans âge, connue de tous, affirma qu'elle savait comment faire pour que les boîtes livrent leur secret.
On l'appelait Helga. On la disait un peu sorcière et aussi gardienne d'histoires très anciennes dont on ignorait si elles étaient vraies ou fausses.
Elle invita tous les habitants à apporter à minuit leurs cadeaux rebelles sur la place principale pour tenter de lever ensemble le mystère.
À l'heure dite, chacun se retrouva autour d'un grand feu préparé en toute hâte par quelques volontaires. Les cadeaux furent déposés au pied d'un haut sapin décoré, installé comme chaque année au centre du village.
Les villageois attendaient désormais dans un silence respectueux ce que Helga allait leur dire.
Mes amis, il existe parfois des cadeaux que l'on doit ouvrir autrement que par la volonté des gestes. Je crois que ces paquets espèrent de nous qu'on les ouvre avec le cœur. Je voudrais vous proposer de raconter tous ici, ce soir, un rêve abandonné, un souvenir ancien, une blessure affective, une joie oubliée.
Alors, les récits débutèrent. Le premier parla de son frère qu'il n'avait pas revu depuis vingt ans et qui lui manquait, une femme évoqua le rire de sa mère, disparue il y a longtemps, un homme raconta le jour où, encore adolescent, son père lui confia un oiseau tombé du nid.
Les mots s'élevèrent ainsi dans l'air jusqu'à tisser une immense toile invisible reliant une myriade de souvenirs échappés de l'oubli et partagés comme jamais entre tous.
À la toute dernière histoire, un premier paquet prit vie. Le ruban glissa comme par magie, le papier se déchira avec douceur et la boîte enfin s'ouvrit.
Tous s'approchèrent pour découvrir ce qu'elle contenait. Ils furent stupéfaits. Rien, il n'y avait rien. Déjà, des murmures et des grondements maltraitaient le silence lorsque vint depuis le fond de la boîte une mélodie délicate, harmonieuse éveillant sur les visages des sourires de nostalgie.
Un second cadeau s'éveilla à son tour libérant cette fois une odeur chaude, sucrée, rappelant celle du pain qui sort du four lorsque tous passaient de bon matin devant la boulangerie pour aller à l'école.
Bientôt, tous les cadeaux se déballèrent les uns après les autres. Tous étaient vides, n'offrant que des sons ou des senteurs qui évoquaient des instants passés, créant chez les uns et les autres une émotion furtive, heureuse, qu'ils croyaient perdue. On vit beaucoup de sourires et parfois quelques discrètes larmes sur les visages.
Comment et pourquoi ces cadeaux s'étaient-ils retrouvés entre les mains des villageois. Personne ne le sut vraiment. Tout occupés à écouter les musiques, à respirer les odeurs, les gens du village n'entendirent pas Helga murmurer "Joyeux Noël".
C'est depuis cet évènement passé, si peu ordinaire, qu'à chaque Noël, à Münschendorfmund, chaque famille laisse toujours un cadeau fermé sous son sapin. Pour se souvenir que certains présents ne s'ouvrent qu'avec des mots venus du cœur, et que, même vide, ce qu'ils nous offrent a parfois plus de valeur qu'un simple bien matériel.
Les textes qui paraissent dans la rubrique Débats sont des contributions externes, qui n'engagent pas la rédaction.


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