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L’Ontario annonce enfin une date provisoire pour l’ouverture d’un lien routier quatre-saisons vers le gisement minier du Cercle de feu : 2031. Mais le chemin vers cet Eldorado des minéraux critiques a été semé d’embûches depuis la découverte des premiers gisements. Retour sur cet épisode de l’histoire minière de l’Ontario.
Les premiers forages exploratoires dans cette région du nord de l’Ontario remontent au milieu des années 2000. La compagnie junior Freewest, qui détenait alors quelques claims miniers dans la région du lac McFaulds, à un peu plus de 500 km au nord-est de Thunder Bay, part à la recherche de cuivre et de diamants.
Cette région n’était alors que très peu explorée par les compagnies minières, en partie puisque les basses terres de la baie James ne sont accessibles que par avion ou par route de glace saisonnière. Les premières mesures sont d’ailleurs prises à l’aide d’un magnétomètre dans un avion, afin de détecter des champs magnétiques qui indiqueraient la présence d’une grande concentration de minerai.
D’autres compagnies décèlent également quelques gisements prometteurs de cuivre et de zinc dans la région, poussant davantage de joueurs de l’industrie à y jalonner des claims.

Un avion se pose sur une piste glacée non loin du lac McFaulds, où se trouvent d'importants gisements de minéraux critiques. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada
Eagle’s Nest : la découverte qui change tout
En août 2007, la compagnie junior Noront Resources fait une annonce fracassante : d’énormes réserves de cuivre, de nickel, de platine et de palladium gisent dans le sol non loin du lac McFaulds. C’est la naissance du projet Eagle’s Nest.
Le PDG de Noront, Richard Nemis, n’hésite pas à comparer cette trouvaille à Voisey’s Bay, au Labrador, qui est alors la plus grande découverte de nickel de l’histoire du Canada.
C’est d’ailleurs M. Nemis qui baptise la région Cercle de feu en s'inspirant de la chanson country de Johnny Cash, en référence notamment à la forme circulaire des anomalies magnétiques sur les images géophysiques.

Le PDG de Noront Resources, Richard Nemis, affectionnait particulièrement la chanson country « Ring of Fire » de Johnny Cash.
Photo : Radio-Canada
S’ensuit alors une autre ruée minière : les compagnies s’empressent de jalonner le plus de claims possible, ce qui devait jusqu’à récemment être fait par des explorateurs sur le terrain.
En 2008, Freewest y va de sa propre découverte d’envergure : de vastes réserves d’une grande concentration de chromite, un minerai notamment utilisé dans la fabrication d’acier inoxydable.
Au cours des années qui suivent, d’autres gisements de chromite sont découverts dans le Cercle de feu, ce qui en fait la plus importante concentration de ce minerai en Amérique du Nord.
Les estimations de la valeur des minéraux contenus dans le Cercle de feu fluctuent depuis des années, mais des analystes l'ont récemment chiffrée à une fourchette allant de 60 à 90 milliards de dollars.

Une carte du Cercle de feu, l'un des plus importants sites miniers au monde
Photo : Radio-Canada
D’exploration à exploitation
Le secret est éventé : il y a de l’argent à se faire dans le Cercle de feu. Mais les compagnies juniors comme Freewest et Noront ne disposent pas des capitaux nécessaires pour construire des mines : leur modèle d’affaires repose sur l’exploration, puis la vente de leurs actifs à une compagnie majeure.
Entre alors sur scène Cliffs Natural Resources. En 2010, la minière américaine rachète Freewest et ses claims pour la coquette somme de 240 millions de dollars, puis obtient la participation majoritaire d’une autre compagnie, ce qui lui vaut le contrôle de la plupart d’un autre gisement de chromite, nommé Big Daddy.
Cliffs veut construire une mine à ciel ouvert, de même qu’une usine de ferrochrome à Sudbury, pour traiter le minerai. L’enthousiasme gagne alors le monde politique. Dans le discours du Trône de 2010, le premier ministre ontarien Dalton McGuinty promet de « travailler avec les gens du Nord, les communautés autochtones et les entreprises du secteur minier afin de réaliser le plein potentiel du Cercle de feu ».
Le gouvernement provincial crée alors le secrétariat du Cercle de feu, qui se veut un guichet unique pour les évaluations environnementales, les permis et les pourparlers avec les Premières Nations.

Noront a entretenu un camp minier près du lac McFaulds pendant plusieurs années. (Photo d'archives)
Photo : Noront Resources
Première poursuite des Premières Nations
Les compagnies et politiciens de Toronto ont beau s’emballer, les Premières Nations qui vivent de ce territoire ne voient pas toute cette activité du même œil.
De nombreuses communautés autochtones parsèment le Grand Nord de la province, mais les plus proches du Cercle de feu sont Webequie et Marten Falls, à l’ouest et au sud respectivement. Certains claims sont également jalonnés sur le territoire traditionnel d’Attawapiskat.
En 2011, l'Agence canadienne d'évaluation environnementale entame ses travaux avec des consultations publiques sur l’exploitation du gisement Eagle’s Nest, toujours détenu par Noront. Le conseil des chefs de Matawa, une organisation politique qui regroupe neuf Premières Nations, y compris Webequie et Marten Falls, se mobilise alors.

À environ 70 km, le village de la Première Nation de Webequie est le plus proche des gisements que convoitent les minières. (Photo d'archives)
Photo : La Presse canadienne / Christopher Katsarov
Ces terres sont les leurs, disent-ils, le gouvernement ou toute autre entité ne peut accorder l'autorisation d'exercer des activités sur nos territoires respectifs. Les chefs de Matawa réclamaient une évaluation environnementale négociée par une commission d’examen conjointe, mais le gouvernement fédéral avait plutôt opté pour une évaluation régionale.
Fin 2011, les chefs déposent une demande de contrôle judiciaire devant la cour. C’est le premier obstacle judiciaire à se dresser sur le chemin du Cercle de feu.
Cliffs jette l’éponge, Bob Rae s’en mêle
Ce recours jette un froid dans le développement du Cercle de feu. Pourtant, Cliffs Natural Resources persiste : elle signe une entente avec l’Ontario en mai 2012 pour la construction d’une usine de ferrochrome à Sudbury.
Peter Moonias, chef de Neskantaga, l’une des communautés du conseil de Matawa, affirme alors que Cliffsdevra d'abord me tuer, avant de pouvoir traverser la rivière Attawapiskat pour se rendre au lac McFaulds. Cette entente serait illégale, selon lui, car elle enfreint l’article 35 de la Constitution canadienne, qui concerne les droits autochtones.
Excédée, Cliffs Natural Resources finit par suspendre indéfiniment son projet d’exploitation de la chromite. En juin 2013, la minière ferme ses bureaux de Toronto et Thunder Bay, citant un calendrier [...] très incertain.
Un mois plus tard, la nouvelle première ministre Kathleen Wynne prend les choses en main : elle nomme l’ex-juge de la Cour suprême Frank Iacobucci à la tête de l’équipe de négociation de la province, tandis que les chefs de Matawa font appel à Bob Rae, qui vient de remettre sa démission comme chef intérimaire du Parti libéral du Canada.

Kathleen Wynne et les neuf Premières Nations qui composent le conseil des chefs de Matawa parviennent à une entente-cadre régionale en 2014. (Photo d'archives)
Photo : Courtoisie / Gouvernement de l'Ontario
Les deux parties négocient pendant près d’un an, mettant fin du même coup au litige devant la cour. En mars 2014, l’Ontario et les neuf Premières Nations de Matawa signent une entente-cadre régionale pour fixer les conditions dans lesquelles les projets miniers seraient finalisés.
Deux mois plus tard, en pleine campagne électorale, la première ministre promet de dépenser 1 milliard de dollars pour la construction d’une route vers le Cercle de feu, une condition nécessaire à l’établissement d’une mine, selon les compagnies minières.
Malgré cette promesse, Cliffs se retire de la région. En mars 2015, elle vend tous ses actifs dans le Cercle de feu à Noront Resources pour 20 millions de dollars américains, une infime fraction des quelque 500 millions de dollars qu’a dépensés la minière américaine pour développer ces gisements.
Des années d’inaction
La compagnie junior Noront se retrouve alors propriétaire des plus gros gisements de chromite et d’autres minerais précieux dans le Cercle de feu.
Le problème est alors financier : il faut des centaines de millions de dollars, voire plus, pour construire une mine à ciel ouvert dans un endroit aussi reculé. Mais Noront n’est pas cousue d’or : elle a dû conclure un accord de prêt de plus de 25 millions de dollars américains simplement pour racheter les actifs de Cliffs.
Pendant ce temps, les Premières Nations remettent en question la bonne volonté de ses partenaires, en particulier Noront Resources. Les chefs de Matawa sont frustrés de ne pas avoir été informés de la vente des actifs de Cliffs.

Le camp minier Esker, de Noront Resources
Photo : CBC / Jeff Walters
En réalité, [Noront et la province] veulent donner l'impression d'un partenariat avec nos Premières Nations, mais ne manifestent aucun intérêt à travailler réellement avec nous pour façonner l'avenir de notre région, affirme l’une des cheffes en 2015.
En mai 2017, Kathleen Wynne change de ton : elle conseille aux chefs de Matawa de ne pas gaspiller son engagement financier d’un milliard de dollars pour la route d’accès au Cercle de feu. Dans la même lettre, elle se dit prête à engager des négociations bilatérales avec certaines Premières Nations, délaissant ainsi l’entente-cadre régionale signée en 2014.
Trois mois plus tard, la première ministre annonce que la province se penchera sur la faisabilité d’une route d’accès d’ouest en est en partance du canton de Pickle Lake, en passant par les communautés autochtones de Nibinamik et Webequie. Les premières pelletées de terre sont attendues pour 2019.
Neskantaga et Eabamatoong préviennent alors le gouvernement Wynne que ce projet se heurtera à un mur sans leur consentement.
Le bulldozer Ford
Ce sera plutôt le Parti libéral de l’Ontario qui frappera de plein fouet un obstacle de taille : le nouveau chef progressiste-conservateur Doug Ford. En 2018, celui-ci remporte son premier gouvernement majoritaire, tandis que les libéraux ne gagnent que sept sièges.
Lors d’un passage à Thunder Bay pendant la campagne électorale, l’homme d’affaires d’Etobicoke promet de sauter sur un bulldozer lui-même pour tracer la route menant au Cercle de feu, un commentaire qu’il répètera abondamment au fil des années.

Doug Ford au lancement officiel de sa campagne à la direction du Parti progressiste-conservateur de l'Ontario. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada
Pourtant, le premier ministre ontarien poursuivra dans un premier temps sur la même lancée que sa prédécesseure. Son gouvernement met fin à l’entente-cadre en 2019, afin de se lancer dans des négociations bilatérales avec au moins quatre ou cinq communautés autochtones.
Lors du congrès minier de Toronto en mars 2020, Webequie et Marten Falls s’entendent avec la province pour entamer le processus d’évaluation environnementale de la Northern Road Link, l’une des trois routes qui doivent composer le lien permanent avec le réseau provincial.
Wyloo Metals entre dans la danse
Fin 2020, alors que le monde entier demeure en confinement, la compagnie minière australienne Wyloo Metals achète 22 % des parts de Noront, devenant ainsi son plus important actionnaire.
S’ensuit alors une guerre d’enchères entre Wyloo et BHP, deux minières détenues par des groupes d'investissements privés rivaux en Australie. Wyloo remporte finalement son pari en 2022 et devient propriétaire de tous les actifs de Noront Resources.
Une compagnie minière qui dispose de fonds nécessaires pour construire une mine d'envergure est désormais prête à procéder tandis que les Premières Nations les plus proches du Cercle de feu collaborent avec la province.

Les leaders mondiaux de l'industrie minière convergent vers Toronto chaque année pour le congrès annuel de la PDAC (Association des prospecteurs et entrepreneurs du Canada).
Photo : CBC / Erik White
Poursuites et intérêt national
L’abandon de l’entente-cadre régionale a cependant des conséquences. Si Webequie collabore avec l’Ontario, Neskantaga, elle, refuse toujours tout développement minier. La communauté, qui doit faire bouillir son eau depuis plus de 30 ans, affirme ne pas avoir les moyens d’évaluer le projet comme il se doit tant que cette crise n’est pas résolue.
En juin 2023, 10 Premières Nations traînent les gouvernements provincial et fédéral en justice, affirmant qu'elles devraient être sur un pied d'égalité avec les gouvernements en matière d'exploitation des richesses naturelles, y compris les gisements du Cercle de feu. Cette poursuite fait toujours son chemin en cour à ce jour.
En 2025, le gouvernement Ford veut lui aussi accélérer la cadence en raison du protectionnisme américain. Son gouvernement adopte alors la « loi 5 », qui permet au Cabinet de créer des zones économiques spéciales où un promoteur de confiance peut mener des activités tout en étant exempté des lois et règlements provinciaux ou municipaux, y compris des exigences en matière de permis.

La «loi 5» provoque toujours la colère dans les milieux environnementaux et autochtones. (Photo d'archives)
Photo : CBC / Sarah Law
Le nouveau gouvernement Carney adopte une loi similaire au même moment, afin de passer outre certaines lois pour mettre en branle des projets jugés d'intérêt national par le cabinet du premier ministre.
L’opposition autochtone est vive en Ontario, malgré l’assurance de la province que l'obligation de consulter les communautés ne sera pas compromise.
En juillet, neuf Premières Nations s’adressent à la Cour supérieure de justice de l’Ontario pour réclamer une injonction contre la loi fédérale C-5 et la loi 5 ontarienne. En février 2026, cinq autres communautés se joignent à cette contestation judiciaire.
Séparément, la Première Nation de Marten Fallss’adresse elle aussi aux tribunaux pour réclamer une injonction interlocutoire liée à l’exploitation minière. Elle exige 300 millions de dollars aux deux ordres de gouvernement pour les torts causés par la dérivation de cours d’eau dans la région au milieu du XXᵉ siècle.
Du progrès malgré tout
Cette demande ne l’empêche cependant pas de continuer de travailler avec le gouvernement Ford : Marten Fallss’entend avec l’Ontario en novembre pour accélérer la construction de la route d’accès à sa communauté. Webequie signe une entente similaire le mois précédent.
Malgré les trois poursuites en cours, le travail semble se poursuivre à un meilleur rythme aujourd’hui qu’à n’importe quel moment depuis la découverte des premiers gisements dans les années 2000.
Trois routes sont en cours d’évaluation, soit les deux routes d’accès de Webequie et Marten Falls, de même que la Northern Road Link. Le premier ministre Doug Ford a annoncé cette semaine, aux côtés des chefs de ces deux communautés, que les premières pelletées de terre devraient avoir lieu cet été, pour une ouverture prévue d’ici 2031.

Les tracés à l'étude pour relier le Cercle de feu au réseau routier de l'Ontario
Photo : Gouvernement de l'Ontario
L’Agence d'évaluation d'impact du Canada mène toujours, en partenariat avec 15 Premières Nations, une évaluation régionale sur toute la zone du Cercle de feu, qu’elle s’attend à terminer d’ici le milieu de 2027.
Le PDG de Wyloo Metals, Luca Giacovazzi, a récemment déclaré à La Presse canadienne que l’étude de faisabilité du projet Eagle’s Nest était presque complète et qu’il s’attendait à pouvoir effectuer des travaux d'exploration avancés au cours des six à douze prochains mois, suivis d'une période de consultation complète.
La construction des routes dans les tourbières des basses terres ne sera pas une mince affaire. Des Premières Nations ont juré de tout faire pour empêcher l’exploitation minière du Cercle de feu.
Force est de constater toutefois qu’après 20 ans, le projet d'exploitation du Cercle du feu est en train de passer à la vitesse supérieure.


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