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«Le bien ne fait pas de bruit»: Monique Proulx et la beauté capitale

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Avec Le bien ne fait pas de bruit, son septième roman, Monique Proulx nous plonge au cœur d’un territoire où règne la « beauté capitale », où les femmes, les hommes et la nature coexistent dans un équilibre millénaire et incertain, à la fois fragile et sans pitié.

En 1994, au moment de rencontrer la célèbre écrivaine Margaret Myre, dont elle sera l’amie pendant 30 ans, Flora Ste-Marie est une « vieille fille » de 47 ans. Un personnage de femme à tout faire et une sorte de sainte laïque au service des autres : une sœur gravement malade, le petit garçon de son frère, son père — qui l’appelle affectueusement « mon p’tit gars » —, les chats, les poules, les arbres et les plantes. Et tous les visiteurs auxquels la famille loue les chalets construits sur sa grande propriété de Mont Venteux, une sorte de paradis posé au bord d’un lac des Laurentides, menacé d’expropriation. Sculptant le bois, elle donne une forme à sa solitude.

Dédié à Berthe Simard (1916-2015), « l’oiseleuse, l’amoureuse, la servante », Le bien ne fait pas de bruit est un hommage rendu à cette femme vaillante et modeste qui était la voisine et l’amie de l’écrivaine Gabrielle Roy à Petite-Rivière-Saint-François, petit village posé entre fleuve et montagne dans Charlevoix, où l’autrice de Bonheur d’occasion a passé tous ses étés de 1956 jusqu’à sa mort, en 1983.

Une femme, écrit François Ricard dans sa biographie de Gabrielle Roy, « énergique et délicate, gracieuse et vive comme un oiseau » (Gabrielle Roy. Une vie, Boréal, 1996), animée par l’amour de la nature et par le don de soi. Monique Proulx, qui a fait la connaissance de Berthe Simard à l’occasion d’une résidence d’écriture dans le chalet de Gabrielle Roy au cours de l’été 2000, confirme ce portrait.

À l’époque, à son arrivée à Petite-Rivière-Saint-François, elle était allée saluer la voisine, avec l’impression d’accomplir une corvée. « La rencontre était terne, raconte-t-elle en entrevue. Une vieille dame, dans une maison de vieille dame, qui avait fermé tous les rideaux même s’il faisait encore clair dehors. On ne voyait pas le fleuve. Mais quand je suis venue pour m’en aller, elle m’a pris les mains et les a mises sur son front, et elle m’a dit : “Revenez me voir.” Ça m’a complètement jetée à terre. C’était comme une prière, mais c’était aussi comme un ordre. »

Une dette à rembourser

C’était comme si cette femme, qui avait donné toute sa vie aux autres, y compris à Gabrielle Roy — faisant le ménage chez elle, cuisinant ses repas, lui tenant compagnie —, lui demandait à son tour de lui donner quelque chose. Monique Proulx retournera donc la voir tous les jours cet été-là, puis lui rendra visite deux fois par année durant 15 ans. « Elle était devenue un peu comme ma fille adoptive, dit-elle en riant. Même si elle était forte, elle était vulnérable et j’avais l’impression de lui redonner un petit peu quelque chose. C’était quelqu’un d’extrêmement touchant. Quelqu’un à la fois d’effacé et de lumineux. » Un être qui acceptait son rôle dans l’univers : celui d’être au service des autres.

Et comme tous les livres, toutes les histoires, celui-là prend sa source, raconte l’écrivaine, dans une sorte de petite pensée devenue obsédante.

En publiant aujourd’hui Le bien ne fait pas de bruit, Monique Proulx croit d’une certaine façon s’acquitter d’une dette de mémoire. « Mais c’était aussi une façon de rembourser une dette envers toutes les Berthe Simard de ce monde, envers tous ces non-personnages », confie Monique Proulx, consciente d’avoir souvent comme romancière « cédé à l’appel des sirènes », du spectaculaire, créé des personnages « pétaradants » : un transsexuel (Le sexe des étoiles), un peintre paraplégique (Homme invisible à la fenêtre), un juif hassidique quittant sa communauté (Enlève la nuit). C’est l’écrivaine, dans Le bien ne fait pas de bruit, qui devient un faire-valoir de l’effacée, de l’humble.

Mais il reste que Le bien ne fait pas de bruit est avant tout un roman, avec sa part inventée de personnages, d’actions et de pensées. Si Monique Proulx s’éloigne par moments de ses modèles, elle estime avoir conservé leur esprit. Elle a troqué Charlevoix pour les Laurentides, un territoire qu’elle connaît bien, où elle vit désormais une grande partie de l’année et qui lui a parfois servi de décor littéraire. Comme ce fut le cas pour Champagne (Boréal, 2008), roman avec lequel elle racontait à l’époque avoir voulu « lutter en faveur de la beauté du monde, contre l’ignorance ».

Un lieu à soi

Le décor, le lieu, la nature, les maisons (données, promises ou perdues) occupent d’ailleurs une place centrale dans le roman, tout comme dans le cœur des personnages. Et les histoires de toutes les maisons qui « glissent sous les pieds » de Flora sont authentiques, assure Monique Proulx, y compris celle à propos du chalet de Margaret Myre/Gabrielle Roy — c’est ce que lui a raconté un jour Berthe Simard. Une maison, à ses yeux, est à la fois un ancrage et « un symbole de notre présence sur terre. C’est un peu comme le prolongement du corps, c’est ce qui abrite ton être profond. Sans ça, comment faire pour ne pas te répandre à l’extérieur ? »

Flora, on le comprend vite, est quelqu’un qui ne choisit pas — on choisit le plus souvent pour elle —, qui accepte la réalité comme elle est. Tout le contraire, au fond, d’un artiste, d’un écrivain, pour qui le réel ne suffit pas. Car écrire, écrire de la fiction en particulier, c’est s’extraire de la réalité et devoir faire constamment des choix.

On trouvera ainsi dans Le bien ne fait pas de bruit une belle réflexion souterraine sur la création. « Je ne donne rien, j’ai le cœur sec », dit un jour Margaret à Flora. En ce sens, créer, écrire sont-ils des gestes égoïstes ? « Je suis obligée de dire oui, répond Monique Proulx, écrivaine qui se fait rare et pour qui la vie est la première obligation. Pendant qu’on écrit, il faut qu’il n’y ait rien d’autre qui existe. En ce sens, c’est égoïste. Mais en même temps, pourquoi on écrit ? C’est la grande question à laquelle moi-même, je ne peux pas répondre. Disons que je vois ça comme une espèce de devoir : c’est ce que je réussis le mieux, c’est ce que je peux donner. Parce que je ne sais vraiment rien faire d’autre. »

Mais écrire, comme l’envisage Monique Proulx, c’est avant tout vouloir changer la réalité. « Quand j’ai commencé à écrire, c’était vraiment pour modifier l’univers, lui donner d’autres pistes, d’autres éclairages. Pouvoir interpréter le monde d’une autre façon. Et plus ça va, plus je persiste à dire : ne désespérons pas. La beauté existe, c’est tout ce que je peux dire. On en est sans arrêt témoins. Et le livre et l’écriture servent à ça. À communiquer la beauté. Même en parlant d’horreurs. »

« Je crois aussi quelque chose d’un peu fou, mais c’est vraiment une conviction profonde, ajoute-t-elle. Je pense que l’être humain est fondamentalement bon. C’est ce qui parle en moi aussi quand j’écris, même si j’ai plein de travers, de noirceurs, et que l’univers, les êtres autour de moi en ont aussi. Il y a quand même en nous cet espace de clarté, qui est trop souvent voilé. L’écriture, pour moi, sert aussi à dévoiler ça. »

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