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Le 11 Septembre a posé les bases d’un régime de surveillance devenu dangereux

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« Get the Flock out ! » Depuis plusieurs semaines, la tension monte aux États-Unis entre les citoyens et la compagnie de surveillance Flock Safety, dont le réseau de caméras et de lecteurs de plaques d’immatriculation se développe un peu partout sur le territoire américain, officiellement pour « combattre la criminalité ».

Ils accusent la firme de porter atteinte à leur vie privée et de participer à la mise en place d’un État policier, et surtout — avec leur slogan qui se traduit grossièrement par « foutez Flock dehors ! » — appellent à soustraire de leur vie quotidienne les caméras de l’entreprise, toutes connectées à des systèmes d’intelligence artificielle.

Ces dernières semaines, des équipements de Flock ont été recouverts de peinture à Oakland, en Californie, ont été détruits à la scie dans le nord de l’État de New York et ont été obstrués en Floride, rapportait le réseau CNN. Les villes de Fort Collins (Colorado), Eugene (Oregon), Madison (Wisconsin), Knoxville (Tennessee), Syracuse (New York) et Walla Walla (Washington) ont même répondu aux inquiétudes exprimées par leurs citoyens en désactivant les caméras de Flock ou en résiliant leurs contrats avec l’entreprise.

Ainsi, 25 ans après les attentats du 11 septembre 2001, qui ont posé aux États-Unis les bases d’un régime inédit de surveillance de la population au nom de la sécurité et de la lutte contre le terrorisme, le climat de suspicion entre gouvernants et gouvernés est loin de s’être apaisé. Pire, l’utilisation des technologies pour suivre, prédire et parfois contraindre les comportements des citoyens semble même avoir empiré, comme guidée par les accents autoritaires de la deuxième salve de gouvernance du populiste Donald Trump.

« L’intensification de la surveillance sous toutes ses formes est une conséquence directe du 11 Septembre », résume en entrevue David Lyon, professeur émérite et ex-directeur du Centre sur l’étude de la surveillance de l’Université Queen’s, en Ontario.

« Ces dernières années, tout cela est amplifié par les produits “d’intelligence artificielle”. Cela complexifie et intensifie une surveillance qui a été domestiquée dans les dernières années, à la fois parce qu’elle est devenue un phénomène quotidien connu de tous — que chacun déplore mais accepte comme un “inconvénient” du monde numérique — et parce qu’elle est devenue une pratique à laquelle participent quotidiennement les citoyens » en dévoilant constamment leurs existences numériques, détaille M. Lyon.

Les racines du mal

L’adoption à la hâte du USA PATRIOT Act par George W. Bush le 26 octobre 2001, un mois et quinze jours après les spectaculaires attentats, a donné le ton.

Cette loi visait à renforcer le pouvoir de surveillance de l’État pour entraver le terrorisme. Mais, en 2013, les révélations du lanceur d’alerte Edward Snowden, ex-employé de la National Security Agency (NSA), ont plutôt exposé un régime de surveillance massif — et doté d’aucun mandat — auquel les géants de la technologie comme Google, Facebook, Apple et AT&T prenaient part.

Devant ces révélations à charge, les responsables américains du renseignement ont été contraints d’admettre que la NSA collectait secrètement depuis des années des données sur les appels téléphoniques de la quasi-totalité des Américains. C’était avant l’ère du Web 2.0. En sachant qui appelait qui, quand et pendant combien de temps, la NSA obtenait ainsi des détails sensibles sur la vie privée des gens et sur leurs relations — une collecte jugée problématique lorsqu’elle touche la religion, les questions de santé physique et mentale, de toxicomanie et, désormais, de politique et de militantisme.

« Le PATRIOT Act a normalisé une pratique désormais courante en politique américaine : la création d’un “ennemi intérieur” », résume Isaac Kamola, professeur de science politique au Trinity College, dans le Connecticut, où Le Devoir l’a joint dans les derniers jours.

« Après le 11 Septembre, les peurs racistes, conjuguées à une culture de surcontrôle policier, ont conduit à la construction de cet ennemi : le terroriste islamiste. Mais aujourd’hui, les ennemis présumés des partisans de Trump sont les immigrés, les professeurs d’université, les bibliothécaires, les militants écologistes, les militants anti-ICE, les organisateurs antifascistes et tous ceux qui critiquent Trump ou sa version mythique et revancharde de l’histoire américaine », ajoute celui qui est également directeur du Centre pour la défense de la liberté académique (AAUP).

Autoritarisme et surveillance

Cette confrontation du cadre de surveillance hérité du 11 Septembre avec la brutalité du retour au pouvoir de Donald Trump en 2025 soulève désormais des questions importantes, alimentées en juin dernier par la publication d’un rapport mettant en relief l’engouement des agences américaines de l’immigration (ICE) et des frontières (CBP) pour les technologies de surveillance.

Entre 2024 et 2026, les sommes que l’ICE et la CBP ont allouées à des entreprises de la Silicon Valley, dont Palantir et Anduril, spécialisées dans les systèmes de défense et d’analyse de données, ont été presque doublées, pour atteindre 513 millions de dollars, selon une analyse réalisée par l’organisation de défense des droits des immigrants Mijente, le cabinet d’avocats Just Futures Law et le groupe de recherche Surveillance Resistance Lab.

« Le paysage opérationnel est aujourd’hui considérablement différent de celui de 2001, année où la majeure partie de l’infrastructure d’information en réseau existante était encore en développement », fait remarquer Iván Chaar López, historien de la technologie et spécialiste de la surveillance des frontières. L’auteur de l’essai The Cybernetic Border: Drones, Technology, and Intrusion, paru en 2024, de poursuivre : « Désormais, la surveillance influence les opérations sur le terrain et les interactions avec le public. Certaines de ces interventions étatiques ont même eu des conséquences mortelles au Minnesota, ainsi qu’au Maine et au Texas, en touchant des citoyens américains et des migrants. Il y a donc un danger concret des opérations de surveillance qui dépasse la simple collecte de données et des contenus qui y sont associés. »

Au début de l’été, une enquête du quotidien britannique The Guardian a également mis en lumière la création par la Maison-Blanche d’un bureau opaque, le National Design Studio (NDS), qui a discrètement reconstruit des sites Web fédéraux aux données sensibles — demandes de passeport, inscription sur les listes électorales, prix des médicaments et épargne pour enfants — pour y inclure des outils commerciaux de surveillance des utilisateurs « configurés pour contourner les outils de protection de la vie privée installés par de nombreux internautes », pouvait-on lire.

Le NDS est dirigé par Joe Gebbia, cofondateur d’Airbnb et proche du président américain. Il est aussi composé d’anciens membres du « département de l’Efficacité gouvernementale » (DOGE) piloté par Elon Musk dans les premiers mois de la deuxième présidence Trump pour réduire la taille de l’État et renforcer le contrôle politique sur les institutions publiques. Le travail effectué par ce « studio » contrevient d’ailleurs à certaines lois fédérales, notamment celle de 1974 sur la protection de la vie privée et celle de 2002 sur la gouvernance numérique, résumait alors The Guardian.

Surveiller sans être surveillé

Dans la foulée, la Maison-Blanche a également décidé de limoger les membres démocrates du Conseil de surveillance de la vie privée et des libertés civiles (PCLOB), privant ainsi l’entité de son quorum et bloquant de ce fait ses activités. Elle a aussi dissous le Cyber Safety Review Board (CSRB), qui enquêtait pourtant sur le piratage des fournisseurs de télécommunications.

« Le secteur de la surveillance et de l’intelligence artificielle est dominé par des gens qui parlent le langage de la haute technologie en la considérant comme un moyen de réaliser des profits commerciaux et d’assurer la “sécurité nationale”, résume David Lyon. Or, l’un des principaux reproches que l’on pouvait adresser à la surveillance après le 11 Septembre est toujours valable aujourd’hui : elle a été adoptée à la hâte par le Congrès sous l’effet de la peur et de la colère, sans que l’on se soucie des personnes ordinaires dont les données seraient analysées, scrutées et utilisées, souvent à leur insu, avec des résultats profondément injustes et souvent inhumains — pour les femmes, les minorités et pas seulement. »

Ces derniers jours, le p.-d.g. de Flock Safety, Garrett Langley, s’est porté à la défense de son entreprise en dénigrant ses détracteurs. « En tant que pays, en tant que société, en tant qu’espèce, nous avons prouvé à maintes reprises que nous pouvons concilier sécurité et vie privée », a-t-il dit sur les ondes de CNN.

Un optimisme douteux, intéressé et déjà servi en 2001, après l’adoption du PATRIOT Act. Un optimisme qui, 25 ans plus tard, semble loin d’avoir mis les citoyens à l’abri des dérives de ces réseaux de surveillance.

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