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J’adore mon métier. Je vous le dis souvent. Même si j’entretiens parfois avec lui un rapport ambivalent qui me fait traverser quelques passages à vide, comme avec toute chose aimée, l’amour renaît sans cesse en moi pour cette étrange et magnifique disposition relationnelle qui me permet de me tenir là, sur le rebord des mondes, loin des verbiages inutiles du dehors, à ne cueillir que l’essentiel, que le beau, que le vrai qui rendent les humains dignes de cette chose vaste qu’on appelle « l’amour ». Mon métier me permet d’assister à une foule de phénomènes qu’il est rare d’observer, à la surface du monde, dans tous ces jours lisses où les gens déambulent, habillés des vêtements et des visages qui siéent à leur rôle social.
Les hommes pleurent dans mon bureau, souvent. Chaque semaine, ils viennent déposer sur le divan des histoires de brisure de cœur, de sensibilité malmenée par le monde dans lequel ils évoluent, d’étroitesse des cadres dans lesquels on leur dit qu’ils doivent entrer depuis qu’ils sont en âge de comprendre qu’ils correspondent à un genre qui, semble-t-il, devrait se vivre sur la même tonalité que dans l’Antiquité — parfois même un demi-ton au-dessus.
Et, alors, ils pleurent, doucement ou pas, avec intensité ou avec retenue, mais le plus souvent avec un élargissement de leur être, une expansion des possibles qui se déclinent devant eux. Et contrairement à ce qu’on a peut-être envie d’imaginer, à partir des caricatures qu’on se fait du monde genré dans lequel on continue de nous dire qu’il faut vivre, les hommes qui pleurent, dans mon bureau, dans les groupes de parole, dans les bureaux de tous les intervenants qu’ils vont enfin voir, ne pleurent pas « contre » les femmes, non. Ils ne pleurent pas de ne pas avoir été assez aimés, vus, glorifiés, reconnus, valorisés, préservés, protégés par les femmes de leur vie. Ou enfin, pas longtemps.
Comme tout le monde, ces larmes du dessus ne sont pas les plus émancipatrices pour eux. Elles ouvrent le chemin vers les larmes du dessous, seulement vers celles qui viennent du ventre, les plus importantes, celles du retour à la maison-de-soi, de la reconnexion avec des parts d’eux qu’ils avaient échappées en chemin, alors qu’on leur disait tout un tas d’inepties, regroupées sous la vaste injonction : « Fais un homme de toi ». Ils pleurent de découvrir qu’ils portent encore en eux la trace vive d’une sensibilité qu’ils ont seulement désappris à suivre, pour ne pas être humiliés, pour appartenir à la meute, au « théâtre d’école primaire » que décrit si bien Stéphane Dompierre dans sa chronique « Pendant que les femmes meurent ».
Et quand ils pleurent ainsi, je suis souvent saisie de voir combien la socialisation des garçons qu’ils ont été les a largués rapidement sur tout un tas d’apprentissages qu’ils feront beaucoup plus tard dans leur existence, une fois seulement que le dépouillement des échecs, des deuils et des pertes aura bien agi sur ce qu’ils avaient érigé en ego, d’abord, longtemps, trop longtemps. Ils pleurent parfois à 50 ans, pour la première fois depuis des années, comme ils auraient dû pleurer toute leur adolescence, tout le début de leur âge adulte, leur trentaine entière, et toute cette quarantaine passée à tenter d’éviter une crise existentielle qui va finir par les rattraper, qu’ils le veuillent ou non.
Toutes ces années où, au lieu de pleurer, ils n’appliquent que la seule méthode qu’on semble leur avoir enseignée pour faire face au tragique inhérent à l’existence : l’action. Alors, ils ne font que retarder le moment des retrouvailles avec eux-mêmes qui, pourtant, soulagerait tout le monde ; eux, mais leur entourage aussi.
On dirait que toute la mécanique du cœur, de ce dont il a besoin pour vivre, de son rythme, de sa manière de se réparer sans nous, sans qu’on y fasse rien, avec seulement du temps et des larmes ne leur a pas été enseignée. J’ai souvent l’impression qu’on leur a presque toujours dit qu’il fallait qu’ils « fassent quelque chose » avec ce qu’ils éprouvaient, qu’il s’agissait de transmuter les affects en gestes, qu’il fallait se réguler dans l’action, qu’il ne fallait pas se coucher, ne pas laisser le monde nous traverser, non, jamais. On leur a dit qu’il fallait le prendre en surplomb, le monde de l’intériorité, le tenir dans sa main, le réduire pour qu’il ne nous broie pas, comme s’ils n’allaient jamais s’en remettre.
Devant les hommes qui pleurent, dans mon bureau ou dans mes bras, quand ce sont des amis à moi, je suis souvent reconnaissante d’avoir appris si tôt dans ma vie que la meilleure manière de survivre à une peine d’amour, par exemple, était de la vivre, seulement. De la laisser me ravager, me presque tuer, me mettre au plancher, et même en dessous. J’ai appris que pleurer des jours durant était la meilleure thérapie, que de marcher lentement dans ma ville, en laissant l’absence de l’autre me charcuter les entrailles était la seule option active disponible.
Et alors, chaque fois, j’ai pu assister à cette chose fabuleuse qui n’a pas besoin de mon action, qui est autonome et qui suit son propre rythme : la régénérescence des cellules du cœur. J’ai assisté à ce phénomène si tôt dans ma vie que j’ai pu le vivre plus d’une fois, si bien que, devant les douleurs de l’âge adulte, les deuils, les naissances, les déchirements, les pertes et les maladies, j’ai pu, chaque fois, me coucher en moi-même, me déposer sur la confiance que j’avais en ce processus.
Je ne crois pas que cette habileté à habiter l’intériorité vienne d’une disposition personnelle, non. Je crois plutôt qu’elle est en potentialité chez tous les humains, mais qu’on dit à la moitié d’entre eux, tôt dans leur vie, qu’il n’est pas important d’habiter ce pan des choses, qu’il faut plutôt apprendre à maîtriser le monde des émotions, au mieux en le rationalisant, au pire en le transformant en domination sur les autres.
La montée des discours masculinistes est réelle. Elle est absolument observable, déjà, dans nos écoles, dans nos maisons et dans les têtes de nos adolescents. Il faut être complètement déconnecté pour ne pas la voir, cette montée qui n’est en fait qu’une caricature grotesque de cette fuite du dedans des choses. Elle prend la forme d’un échafaudage bancal, simpliste qui repose sur cet espoir vain que l’apaisement de nos douleurs résiderait dans le contrôle ; de soi, de l’autre.
Laisser les garçons apprendre la mécanique du cœur, les laisser mourir de chagrin, autant et aussi longtemps qu’ils le veulent, les laisser apprivoiser le monde par le dedans d’eux-mêmes, les laisser converser sur leurs affects, dans la plus grande des inactions, dans l’inutilité la plus totale, comme si c’était ça aussi, « devenir un homme », me semble une des voies les plus urgentes à explorer dans notre manière de résister à cette montée.
Ils sauraient, alors, eux aussi, qu’il y a bien, au bout des larmes, une suite de soi seulement plus large, plus belle et qu’il réside là, le vrai apaisement.


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