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La publication en français d’un nouveau recueil de textes par le grand architecte Adolf Loos est l’occasion pour revenir sur l’épanouissement culturel hors pair qui a marqué les dernières décennies du règne de Franz-Joseph. Bien que le régime ait été monarchique, la production culturelle a exercé une même fascination rétroactive sur des gens de gauche comme de droite.
Dans les années 1980, on s’était mis à reparler de la Vienne des Habsbourg, dans laquelle, au tournant du XXe siècle, tant d’artistes s’étaient révélés dans de si nombreux domaines. Une exposition à Paris avait mis le feu aux poudres, et tout le monde ne parlait plus que de l’empire austro-hongrois, même à gauche. Je me souviens du magazine Art Press, dirigé déjà par Catherine Millet, faisant l’éloge de cette monarchie disparue. Gauchistes, maoïstes, féministes ultra, tous se retrouvaient dans la fascination pour la littérature de Musil, la peinture de Klimt, la musique de Schönberg… Après tout, ces intellectuels déphasés n’avaient-ils pas bien raison de se contredire politiquement, au nom d’un patrimoine culturel particulièrement créatif, qui annonçait ce qui allait advenir au cours du XXe siècle ?
Une période bénie
L’occasion m’est donnée d’évoquer de nouveau cette époque bénie, avec la parution d’un petit recueil d’articles, inédits en français, de l’architecte viennois Adolf Loos. Il est resté moins célèbre que d’autres, pourtant ses réalisations ont eu une certaine importance. C’était aussi un parfait théoricien, qui a su développer une pensée cohérente, au cœur de son temps. Le déroulé de ses premières années est intéressant. Il naît en 1870 à Brno (Moravie). Il accomplit ses études d’architecture à Vienne, avant de passer trois années aux États-Unis, expérience qui le marqua profondément. En 1896, il revient en Europe. Après-guerre, il s’installe à Paris. Il y construit la maison de Tristan Tzara, à Montmartre, et la succursale de la maison Knize, le tailleur viennois. Déjà, la passion pour la mode, que nous retrouvons dans ses publications.
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La mode, un sujet sérieux
C’était quelqu’un qui comptait dans l’élite intellectuelle du temps. Ce volume qui paraît s’intitule, de manière caractéristique, Marcher, s’asseoir, dormir, manger et boire… Il fait suite à un précédent recueil, dont le titre était Comment doit-on s’habiller ? (Grasset, « Les Cahiers Rouges », 2014). Il y a une tradition germanique qui fait de la mode un sujet sérieux. Même le philosophe Walter Benjamin lui a consacré des textes, réunis dans le petit opuscule Sur la mode. Les propos d’Adolf Loos sur ces questions qui, en France, nous paraissent superficielles, avaient pour lui une grande importance. Comme il avait raison ! Loos fut toujours pris au sérieux, même quand il disserte sur « l’art de resaler ». Le jour de son soixantième anniversaire, un grand hommage lui fut rendu par toute l’intelligentzia européenne, qui voyait en lui un architecte visionnaire. Heinrich Mann y participait, indiquant du même coup où était le camp de la liberté. Peut-être que l’ambitieux prochain film du Polonais Pawel Pawlikowski, Fatherland, qui narre le retour en Allemagne du frère d’Heinrich, Thomas Mann, en compagnie de sa fille Erika, nous montrera tout cela. J’attends cet événement avec impatience, en décembre prochain sur les écrans…
Profondeur de Loos
Mine de rien, tous ces petits articles de Loos disent beaucoup de choses pertinentes. Dans l’article qui ouvre ce nouveau volume, on lit : « L’homme moderne marche plus vite qu’autrefois. Ce n’est pas la marche rapide qui pose problème, mais la marche lente ». Ce genre de notation toute simple, entre anthropologie et biotique, me fait penser parfois au Kleist de Sur le théâtre de marionnettes.
Une esthétique sans fioritures
Sa critique de la Sécession est mordante. Loos est à ranger du côté des Kraus et Altenberg, et aussi de Wittgenstein, dont l’esthétique épurée était un trait dominant. Loos refusait notamment tout ornement baroque dans une œuvre. Mais Loos expose son opinion de manière très retorse. Il prend le biais, ici encore, du vêtement, comme signe distinctif, et cite volontiers le tailleur viennois Goldman & Salatsch. Cela donne : « Ces messieurs de la Sécession ont fait quelques tentatives désespérées, mais ils ont fini par se rendre chez Goldman & Salatsch ». Loos a vu l’importance essentielle du vêtement comme métaphore. Esquissant une définition du dandy, il écrit même : « chaque barbier est guidé dans le choix de ses vêtements par le désir de se faire passer pour un comte, mais je n’ai jamais trouvé de comte dont l’ambition est de se faire passer pour un barbier ». Loos définit là, par avance, l’élégance moderne, qui, renversant les habitudes, consiste à bien « mal s’habiller », comme un « barbier », précise-t-il : « les assistants barbiers, conclut-il, ont beaucoup plus de goût que les aristocrates ». Combien ceci est vrai ! Regardez par exemple comment, naguère, un Serge Gainsbourg s’habillait en jean et soignait sa barbe de trois jours. L’auteur de « La Javanaise » répondait exactement aux canons énoncés en son temps par Loos, pour rendre belle et fascinante sa laideur.
Anglophilie
L’Angleterre a imposé son emprise sur la mode en France. Cela s’est produit, affirme Loos, avec Rousseau, « le premier prophète à l’anglaise du continent ». Il n’évoque pas Voltaire, qui joua pourtant ce rôle bien avant Rousseau. Ni l’admirable Diderot, anglophile convaincu, qui a traduit Shaftesbury et dont le Neveu de Rameau est un excentrique digne des Anglais. C’est que Loos recherche en Rousseau une vraie sensibilité préromantique, qu’on retrouve dans son roman La Nouvelle Héloïse, inspiré de Richardson. La passion pour la nature s’y manifestait pleinement. Chez beaucoup de Viennois, la nature prime. La musique de Mahler a été composée dans la solitude montagneuse. Il n’est jusqu’à Thomas Bernhard, plus tard, qui ne place ses romans dans un monde rural hostile — même si son dernier roman se déroule à Rome, ville ouverte à toutes les influences cosmopolites.
Une culture enchanteresse
Je voudrais, pour conclure sur Loos, indiquer quel fut mon rapport à cette culture enchanteresse. Et puisque je parlais à l’instant de Thomas Bernhard, je peux dire que c’est lui qui m’a sensibilisé définitivement au monde viennois, grâce à la lecture en continu, que je fis en 1986, de son formidable Neveu de Wittgenstein (allusion bien sûr au dialogue de Diderot). J’ai su tout de suite qu’il fallait que je lise ce livre de Thomas Bernhard, parce qu’il était la quintessence de Vienne et un hommage discret au philosophe Ludwig Wittgenstein. J’ai d’ailleurs lu immédiatement après le célèbre Tractatus…
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La Marche de Radetzky
Je retrouvais aussi dans cet esprit viennois un souvenir personnel de mon enfance. Mon père m’avait rapporté un jour de Vienne, où il allait chaque année pour ses affaires, un disque en vinyle de la célèbre « Marche de Radetzky », de Johann Strauss père. Le morceau me plut tout de suite, je ne l’ai jamais oublié. Je m’en suis délecté plus tard aux concerts du Nouvel An à Vienne. Je percevais déjà l’extrême sophistication de cette musique, avec cette simplicité sublime. L’écrivain Josef Roth en a fait le « schibboleth » (ou « épreuve décisive ») de son roman éponyme, qui raconte l’Autriche-Hongrie, c’est-à-dire la désintégration tragique d’un empire d’opérette. C’est un superbe roman, un requieminoubliable, d’ailleurs toujours en tête des ventes en livre de poche. Roth y décrit, dans un passage, l’interprétation en plein air de la « Marche de Radetzky ». La magie du romancier est de nous transporter à la fois dans ce temps aboli et dans ce lieu disparu, grâce à l’évocation de cette partition musicale.
Mais, me demanderez-vous, qui était Radetzky ? C’est le général qui remporta, contre toute attente, la victoire sur les troupes piémontaises à la bataille de Custoza, en juillet 1848, permettant ainsi aux Autrichiens de reprendre Milan — et aux artistes des temps modernes, quels qu’ils soient, de reprendre possession des bribes perdues de leur Autriche-Hongrie imaginaire, au plus profond d’eux-mêmes.
Adolf Loos, Marcher, s’asseoir, dormir, manger et boire et autres articles inédits. Préface de Victor Gautrin (Rivages, 2026), 138pp.
Joseph Roth, La Marche de Radetzky (Points, 2008), 408pp.
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L’article La Vienne des Habsbourg : une nostalgie intacte est apparu en premier sur Causeur.


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