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Ils ont réussi. Ils se sont installés ailleurs. Dans une tour. Une tour qui ressemble à celle où j’allais voir mon grand-père à Angers, dans l’ouest de la France. C’est de là que vient mon père. Quand j’étais petite et que l’on voyageait l’été du Québec jusqu’à l’autre bord de l’Atlantique, on allait souvent lui rendre visite. Dans une tour où il avait son appartement. Une tour avec un ascenseur, une guérite à l’entrée du parking (comme disent les Français) et une barrière sous laquelle mon frère s’est déjà coincé les doigts. Je ne sais pas bien comment il a fait son compte, même si on a dû me le raconter deux cents fois.
Moi, j’avais déjà foncé dans la baie vitrée en pensant que la porte était grande ouverte. Faut croire que mon frère et moi étions une sorte de numéro de cirque. J’avais dévalé les quelques marches du hall avec la fougue que l’on connaît des enfants, toute cette innocence de croire encore la vie, pour finir étampée le nez dans la porte-fenêtre. Elle m’avait sauté en pleine face, sous le regard évidemment hilare de mon frère, m’arrêtant net dans mon élan… Tu sais comment sont les obstacles.
Cette tour aux mille pièges abritait donc mon petit grand-père, qui y vivait seul depuis des années, ayant perdu sa jolie femme bien trop tôt. Ma tante s’occupait de lui, et puis il y avait nos visites. Celles de son seul fils qui avait marié « une Canadienne ». Ça fait maintenant près de 40 ans qu’il l’a épousée, sa Canadienne. Par un beau jour de Saint-Jean-Baptiste, comme on a eu cette semaine. Des célébrations avec un grand feu de joie, des musiciens et des amis.
Je le sais, j’étais là. J’avais 6 ans quand mes parents m’ont annoncé qu’ils allaient se marier, et j’en suis tombée en bas de ma chaise, cher journal. « Quoi ?! Vous n’êtes pas mariés ?! Mais comment vous avez fait pour avoir des enfants si vous n’êtes pas mariés ? » Je les trouvais très irresponsables. Il me manquait encore quelques leçons de vie pour comprendre la base. Faut dire qu’à la même époque, j’avais aussi pensé que mon père et ma mère souffraient de graves problèmes de dépendance, ayant entendu dire que le café était une drogue. En plus d’être le fruit d’une union hors mariage… Ça commençait à faire beaucoup pour l’année 1988.
Maintenant, quand j’entre dans le hall marbré de la tour qu’habitent mes parents, on dirait que ça sent la même chose que chez celui que l’on surnommait Papou jadis en France. C’est drôle comment on fait les choses. Comment en vieillissant, on se met inconsciemment à rendre hommage à nos racines. Ça doit nous rassurer. Nous donner des repères. On se met à se demander laquelle de nos branches pousse parce qu’elle puise sa force dans le terreau de nos ancêtres.
On développe certains réflexes de nos parents par mimétisme, on veut vivre avec l’esprit de ce qu’ils étaient. On adopte leurs leçons, au fond ce qu’ils nous ont transmis de mieux, relativisant au passage les chagrins, les freins et les zones de solitude. On apprend de leur résilience, leur courage, leurs talents, de l’adversité qu’ils ont surmontée, qui a laissé en nous des traces. Même dans les plats que l’on cuisine, on revoit désormais leur sauce et on regarde leur vie comme celle de deux humains qui auront fait de leur mieux avec ce qu’ils avaient.
On vient tous de quelque part, on vient de gens qui nous ont portés.
Vieillir, c’est à chaque étape faire un deuil, mais, surtout, si on est chanceux, c’est guérir. C’est laisser aller les vieilles versions de nous-mêmes qui ont vu d’autres décors, ont connu des enfants plus petits, avec pas de dents et des frisettes qui rebondissent à chaque pas. Tout ça file. Tout ça, bien sûr, nous glisse entre les doigts et on voudrait tout retenir. On voudrait agripper le temps et ne jamais laisser aller les petits bourrelets de cuisse que l’on croquait tendrement. Mais, comme l’a dit mon fils, ce poète de 3 ans, debout bien raide, bras ouverts dans notre cour : « On ne peut pas attraper le vent. » Alors tous, je les ai vus clore une étape il y a quelques jours. Ma fille a mis sa robe de bal de fin de primaire, mon petit poète a paradé avec son mortier de fin de secondaire, et tout ce beau monde, cet été, aura un anniversaire de plus.
Je n’accrocherai pas de piñata à l’arbre et je ne surveillerai sûrement aucune bataille d’eau. On n’ira pas cacher des indices dans le quartier pour faire une chasse au trésor, tout comme je ne prévois faire aucun gâteau en forme de bateau de pirate. Mais je les regarderai quand même parmi les amis, souffler leurs bougies et grandir. Je serai là, maintenant un peu plus loin qu’avant, comme la mère qui ne veut surtout pas être dans les jambes. Je serai là, comme d’habitude, bien heureuse de les aimer comme ils sont. Comme ils sont… maintenant.
C’est ça, le plus dur de la vie, de ne pas aimer comme hier. C’est de laisser aller ce qui était. Avoir le courage, quand c’est le temps, de vendre la maison familiale, de passer à travers ce qu’elle contenait, puis enfin de se mettre à gravir notre nouvelle tour.
Mon fils du milieu y va justement ce midi, dans la tour, manger avec sa blonde. On me dit que mon père va faire une brandade de morue, peut-être comme lui avait appris son Breton de père. Faudra que je lui demande la recette.
L’autrice est humoriste, autrice, mère de l’année autoproclamée.


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