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Le bruit ambiant, la rumeur, l’enflure du commentaire et de l’opinion, tout cela peut, à la longue, transformer l’homme le plus ordinaire en ange de la désolation.
Après 30 ans à enseigner la géographie au cégep, Christian vient de prendre sa retraite. Il est en couple depuis longtemps, sans enfant, avec une femme qui, pour sa part, s’épanouit encore dans son travail. Devenu improductif du jour au lendemain, l’homme est plutôt désemparé face au vide de sa nouvelle existence, en perte de repères, hésitant encore entre la cuisine et l’ornithologie. Autant de sensations que sa consommation d’alcool sans modération contribue à engourdir.
Que faire de sa vie ? Que faire de sa colère ? Il faut plutôt se demander ce que la colère qui l’anime fera du protagoniste de La sélection naturelle, le 13e roman de Patrick Nicol.
Pendant une soirée en compagnie d’un couple d’amis, rendu fou par le monologue aviné d’un Sylvain sûr de lui contre « les bons à rien, les tire-au-flanc, les parasites », tous les faibles et les imbéciles victimes d’une mort qu’ils méritent, Christian va poser, disons, un geste irréfléchi. Se croyant recherché pour meurtre, l’homme va prendre le maquis avant de rejoindre complètement par hasard un groupe terroriste qui s’est donné pour mission d’« éradiquer les destructeurs » — milliardaires sans foi ni loi, dépeceurs d’entreprises et autres adeptes de la rénoviction.
J’étais juste à côté (Le Quartanier, 2022), le roman précédent de Patrick Nicol, aussi sombre que lumineux, était l’histoire d’un homme en lutte contre lui-même, au bord du gouffre, mais empêché de commettre l’irréparable par une sorte de sursaut d’empathie. Devant le même constat, le même gouffre existentiel, l’antihéros de La sélection naturelle va cette fois choisir de faire un pas en avant.
« Les deux personnages ont beaucoup d’empathie pour la jeunesse, parfois pour rien d’autre que la jeunesse. En même temps qu’une désillusion pour les gens de leur génération », reconnaît Patrick Nicol depuis Sherbrooke. Une satire sociale, gonflée mais sérieuse, qui se nourrit autant de l’inaction face aux changements climatiques que du capitalisme sauvage et du babil politicien.
« Mais le point de départ physique du roman, c’est vraiment l’accident de Lac-Mégantic, dont j’avais déjà parlé dans La nageuse au milieu du lac. Après coup, je me souviens que j’avais été surpris que ça disparaisse un peu du discours public. »
Et si la parution du livre d’Anne-Marie Saint-Cerny, Mégantic. Une tragédie annoncée (Écosociété, 2018), lui a un peu coupé l’herbe sous le pied, occupé qu’il était à l’époque à écrire Les manifestations (Le Quartanier, 2019), il n’a pas oublié l’accident ferroviaire de 2013. « La nécessité d’écrire sur Lac-Mégantic était moins forte, mais ce qui m’en restait, c’était vraiment la violence. »
Inspiré par cette tragédie qui aurait dû être évitée, le romancier a voulu parler de violence économique, du désir de croissance illimitée, du besoin de pouvoir et d’enrichissement.
Du bon usage de la colère
« La deuxième chose qui a inspiré ce roman, c’est l’impuissance. L’impuissance devant le stress environnemental, entre autres, et l’inadéquation de la réponse. Parfois, quand j’essaie d’imaginer comment se sentent les jeunes face au spectacle qu’ils ont devant les yeux, [il me semble que] l’inadéquation du monde adulte est spectaculaire. »
Pour leur part, les activistes dans le roman ont renoncé à jouer le jeu de la démocratie. À leurs yeux, les mouvements citoyens ne donnent rien, la démocratie est lente et truquée, tout comme « la modification des comportements individuels est une hypocrisie ».
« Je comprends que des gens puissent avoir recours à la violence », estime Patrick Nicol, qui a pour sa part pris sa retraite de l’enseignement il y a un peu plus d’un an. « Périodiquement, dans l’histoire, il y a des gens qui en sont venus à la conclusion que la violence était la seule voie possible. Ce n’est pas ce qu’on souhaite, mais ce n’est pas farfelu d’imaginer que ça va arriver. »
Personnage qui semble ne croire en rien, Christian, lui, « ne compte plus les rêves où il gueule, il engueule ». Il n’a pas le courage de renouer avec lui-même, encore moins celui de changer sa vie ou d’affronter son épouse. « Il est pris entre son manque de courage et son désir d’être à nouveau utile. Et je pense qu’il a juste aimé ça, être violent, c’est une chose qu’il ne s’était jamais permise », croit le romancier.
Il a envie de tuer, du reste, et ses nouveaux amis vont vite trouver une utilité à ses pulsions innommables. C’est ainsi que le fugitif va mettre sa colère sans forme au service de leur cause — tout en étant utilisé par eux. Un peu comme un kamikaze, à la fois désespéré et naïf.
Adepte du discours social
L’homme ira-t-il au bout de sa colère ? Et quelle en est la limite ?
Thriller léger, absurde et désespéré, La sélection naturelle nous livre aussi au passage une critique du militantisme aveugle. Car, face à l’embrigadement, à la hiérarchie opaque, aux mots d’ordre et à l’absence d’humour de ces militants, le regard ironique et désabusé que Christian pose sur le monde sera mis à rude épreuve.
On retrouvera dans La sélection naturelle une forme de scepticisme, sinon de cynisme léger, qui fait aussi atterrir le roman sur la même piste que Terre des cons (La Mèche, 2012) et Vox Populi (Le Quartanier, 2016).
« Il y a quelque chose dans mes livres qui est très récurrent, reconnaît Patrick Nicol. Mais je pense plutôt à la différence entre mes livres. Je ne rends pas trop compte de l’investissement de base. Mais je pense que d’une certaine façon, le personnage qui a mes caractéristiques démographiques, disons-le comme ça, c’est mon outil. Je travaille à partir de lui. Après ça, j’essaie d’aborder les sujets qui m’intéressent. »
Et le sujet qui intéresse le plus Patrick Nicol, à coup sûr, c’est le discours social. « C’est ce que les gens disent, ce qu’ils finissent par penser sans se rendre compte que ça a été pensé à leur place. C’est ce qui m’intéresse le plus. Et les personnages sont toujours le lieu où le discours social rencontre leur désir d’individualité. Ils sont aussi toujours un peu perdants dans cette équation : le discours social est toujours plus fort. »
L’écrivain raconte ne pas être un consommateur particulièrement vorace d’informations, pas plus qu’il ne fréquente outre mesure les réseaux sociaux. S’il a ses routines, il estime ne pas s’occuper tant que ça de ce que les gens racontent.
« Le discours social, c’est comme le soleil. Tu as juste à sortir et tu vas l’avoir », pense Patrick Nicol.
Et contrairement aux personnages qu’il crée souvent, l’écrivain n’éprouve pas de vertige face au vide. Il le remplit au moyen de son imagination, entretient une vie intérieure. « La réponse à beaucoup des questions qu’on me pose, c’est que, contrairement à moi, mes personnages n’écrivent pas, croit Patrick Nicol. Les gens me disent souvent : “C’est toi, ils te ressemblent.” “Non”, que je leur réponds, “parce qu’ils n’écrivent pas”. C’est la différence fondamentale. »


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