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La science-fiction s’invite à Plural avec «Anticipation»

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« Est-ce que tu connais Polymarket ? » lance Sophie Latouche lors de l’entrevue avec Le Devoir. La réponse ? Non, pas vraiment. « C’est une plateforme sur laquelle tu paries sur des sujets aussi triviaux que le nombre de fois qu’Elon Musk va tweeter cette semaine, ou qui va utiliser l’arme nucléaire en premier. Il y a des gens qui ont fait beaucoup d’argent quand ils ont dit exactement quand les États-Unis allaient entrer en guerre avec l’Iran », explique la commissaire indépendante. Des prédictions à faire froid dans le dos qui lui ont, entre autres, inspiré Anticipation, l’exposition qu’elle présente à Plural cette fin de semaine et qui rassemble les œuvres de 11 artistes. « L’accélération de ce genre de nouvelles, le bombardement d’informations qu’on reçoit, comme la transformation de nos voisins d’à côté, les États-Unis, et la tech qui joue un grand rôle là-dedans, évidemment, ça affecte tout. Dans cette frénésie, il y a beaucoup d’appréhension pour le futur », ajoute-t-elle.

Comme l’impression constante d’être dans un mauvais roman de science-fiction… « C’est-à-dire qu’on voit quand même des vidéos de robots qui marchent avec Melania Trump. Il y a quelque chose de dystopique dans les nouvelles à tous les niveaux et ça ne s’invente pas », souligne la commissaire. Pour Anticipation, Sophie Latouche s’est ainsi appuyée sur les écrits de — l’excellente et annonciatrice — science-fiction de l’autrice américaine Octavia E. Butler, comme La Parabole des talents, parue en 1998. « Elle n’aurait pas pu être plus on point pour parler d’aujourd’hui, parce que dans son roman, le slogan du président des États-Unis qui vire fasciste est “Make America Great Again” », relève-t-elle. L’ouvrage dépeint en effet un pays dominé par des fondamentalistes chrétiens pour qui diviser pour mieux régner est une véritable stratégie.

Esthétique steampunk

« À un moment, je me suis demandé s’il allait falloir se faire des armures. Est-ce qu’il va falloir se protéger ? » poursuit la commissaire indépendante. En écho à cette pensée, elle a, par exemple, retenu Jeanne de Caroline Monnet, une robe blindée qui fait partie de sa collection Echoes. « C’est intéressant parce qu’elle prend des matériaux de construction pour faire des vêtements afin d’évoquer la crise du logement dans les communautés autochtones », précise Sophie Latouche. Si cette œuvre contemporaine est une réponse directe aux nouvelles, d’autres, qui viennent d’un passé plus ou moins lointain, permettent une étrange relecture du présent. « [Vest for Beuys et Vest Kite] de Betty Goodwin ont été faites dans les années 1970. Ça rappelle les uniformes et ça parle des corps qui sont absents. Je trouvais que ça laissait une drôle d’impression, à la lumière, évidemment, du climat actuel », indique-t-elle. Quant à Dust bed (2018-2019) d’Anne Low, il s’agit d’une installation qui symbolise le réconfort du tissu et du lit. Sa résonance est aujourd’hui particulière au sein de l’exposition : « on entend parler de gens qui n’ont pas d’endroit où dormir, qui sont déplacés à cause de la guerre, qui sont déportés ». Anticipation traduit notamment cette idée nécessaire de la protection des corps vulnérables.

La science-fiction convoquée dans l’exposition est, de fait, plus steampunk que cyberpunk. « Je visais une esthétique qui retourne vers des technologies un peu plus anciennes », se rappelle Sophie Latouche. Le futur qu’on nous laisse entrevoir n’est pas très reluisant, la faute, sans doute, à l’omniprésence des technologies dans notre quotidien. « On est en mode technocentré. On invite des compagnies dans notre intimité, dans notre santé et dans plein d’autres sphères de nos vies tellement rapidement, sans se poser de questions. Je trouve ça un peu alarmant », confie-t-elle. Anticipation fait alors plutôt la part belle à des matériaux « archaïques » — bois, papier, textile, acier, verre, aluminium, caoutchouc, etc. « C’était important pour moi de montrer des œuvres dans lesquelles on voit le mécanisme. Je souhaitais que ça reflète l’opacité qu’on ressent en ce moment sur le fonctionnement des choses et les promesses qu’on nous fait aussi sur cette façon de fonctionner », mentionne la commissaire.

L’espace même du Grand Quai du Port de Montréal, qui accueille Plural, est propice à cette ambiance dystopique. « On va pouvoir se promener dans cette espèce d’univers avec des machines ou des objets suspendus. Quand on rentre, on peut être un peu surpris, se poser des questions, trouver ça beau, aussi, et ça fait que c’est encore plus excitant », conclut Sophie Latouche.

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