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La rue n’est pas une maison, un appel à l’engagement

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Nous venons de familles politiques et d’horizons différents, de milieux différents, mais nous signons ce texte ensemble. Parce qu’il y a des moments où les convictions particulières doivent s’effacer devant une obligation commune, des moments où le silence devient une forme de complicité.

L’itinérance au Québec a cessé d’être un phénomène marginal. Les premiers résultats du dénombrement du 15 avril 2025 estiment à 12 077 le nombre de personnes en situation d’itinérance visible au Québec, soit 1873 de plus qu’en 2022, une hausse d’un peu plus de 20 % en trois ans. Ces nouvelles données confirment dramatiquement que la situation continue de se détériorer. Elle change de visage, elle s’étend à des villes et à des quartiers qui ne s’y attendaient pas. Elle est souvent cachée, hors statistique. Récemment, des personnes sont mortes dans la rue à Montréal. Ce n’était pas une exception. C’est une réalité que nous risquons collectivement d’accepter comme normale.

Cette normalisation-là, nous la refusons. Nous n’avons pas le droit de fermer les yeux.

Oui, il y a eu de véritables efforts. Le Québec et les municipalités se sont dotés d’une politique nationale et de plans d’action en itinérance. Des municipalités se mobilisent. Des organismes communautaires travaillent avec une humanité remarquable. Des bénévoles, des intervenants et intervenantes tiennent à bout de bras des services de première ligne, souvent au prix de leur propre épuisement. Mais malgré cela, la pression augmente. Les réponses restent fragmentées, éparpillées entre des ministères, des municipalités, des réseaux et des organismes qui travaillent trop souvent en parallèle plutôt qu’ensemble.

Le cri du cœur des élus municipaux, partout au Québec, est bien senti : l’itinérance doit être une priorité nationale. Et à cet égard, il y a une certitude : sans impulsion venant du sommet de l’État, sans un engagement de toute la société, l’augmentation ne s’arrêtera pas. Il n’y a pas de défaut de bonne volonté. Il y a un défaut de coordination.

L’itinérance a des formes et des causes multiples. Elle touche au logement, à la santé mentale, aux dépendances, à la pauvreté, au déracinement, aux ruptures familiales, à la sortie des centres jeunesse, des hôpitaux et des prisons, à la sécurité du revenu, à la cohabitation dans nos quartiers, à la dignité même de la personne. Aucun ministère, aucune ville, aucun organisme ne peut relever seul un défi d’une telle ampleur. Il faut changer de méthode et c’est urgent.

La rue use les corps avant l’heure. Elle transforme des problèmes de logement et d’isolement en problèmes de santé, de perte d’autonomie, parfois de fin de vie dans l’abandon. Il faut donc penser en continuum, de la prévention au logement, du logement à l’accompagnement, de l’accompagnement aux soins adaptés. Ce n’est pas en traitant séparément ce qui, dans la vie réelle, frappe les mêmes personnes en même temps que l’on avancera. Sans l’engagement de tous les partis politiques, sans impulsion venant du sommet de l’État et sans financement adéquat et prévisible, on n’ira nulle part.

Un appel à tous

Aujourd’hui, nous demandons à tous les partis politiques québécois de prendre, avant la prochaine élection générale, un engagement solennel : tenir, d’ici juin 2027, un grand Sommet national sur l’itinérance, où tous seront conviés.

Pas un colloque. Pas une opération de communication. Un vrai sommet de travail, avec un diagnostic commun, des priorités concertées, des responsabilités clairement réparties, des objectifs mesurables et un mécanisme de suivi public.

Nous avons appris, au fil de nos parcours respectifs, qu’aucun grand défi collectif ne se règle par les seules bonnes intentions. Il faut des structures. Il faut de la coordination. Il faut de la volonté. Il faut que quelqu’un ait la responsabilité d’assembler les pièces et de rendre des comptes sur les résultats.

Le sommet que nous appelons de nos vœux réunirait l’État québécois et des représentants élus de tous les partis, les municipalités, les organismes communautaires, les acteurs de l’économie sociale, les réseaux de la santé et des services sociaux, les milieux du logement, les représentants autochtones, les milieux syndicaux, les chercheurs, les fondations, les acteurs économiques, les intervenants fédéraux concernés et, aussi, parce que c’est essentiel, des personnes ayant elles-mêmes vécu l’itinérance. Parce que ceux et celles qui ont traversé cette réalité doivent être entendus, pas seulement observés. Parce qu’un tel sommet doit aussi permettre de coordonner tous les efforts et toutes les bonnes volontés. Parce qu’il doit rendre visibles celles et ceux qui, trop souvent, vivent ignorés de la société.

Pourquoi un sommet national ? Parce que le Québec a déjà démontré qu’il sait se rassembler quand l’essentiel est en jeu. Nous l’avons vu. Nous y avons participé. À des moments décisifs, des gens de tous les horizons — gouvernements, syndicats, milieux communautaires, monde des affaires — ont accepté de s’asseoir ensemble, de travailler dans la même direction. Ces démarches n’étaient pas des exercices de communication. Elles ont produit des institutions, des programmes et des résultats durables.

Cette capacité est toujours là. Elle attend d’être convoquée. Le Québec a déjà su tenir des corvées, construire ensemble, réunir autour d’une même table des gens qui pensaient différemment, mais qui acceptaient de travailler dans la même direction. Cette tradition de concertation et de solidarité n’est pas une relique. C’est une force.

Une direction claire

Même si nous savons que l’idéal est impossible à atteindre, nous voulons dire clairement où nous voulons aller : mettre le cap sur l’itinérance zéro, sur un Québec où personne n’est oublié.

Non pas nier la complexité des parcours humains. Non pas promettre l’impossible. Mais choisir une direction. Se donner un objectif qui oblige à voir grand et à agir avec cohérence. Refuser que la rue devienne un lieu de vie acceptable. Affirmer qu’une société aussi développée que la nôtre ne peut pas se résigner à voir des êtres humains vivre sans toit, sans sécurité, sans horizon.

Un toit n’est pas un luxe. C’est le début de tout. C’est le point d’appui minimal d’une vie digne. C’est souvent la condition pour se soigner, pour travailler, pour reprendre pied et se réconcilier avec soi-même.

Dans la vie d’une personne comme dans la vie d’un peuple, il y a des choses qu’on ne peut pas remettre indéfiniment à plus tard. Donner à chacun un toit, ou du moins se donner sérieusement comme but qu’aucun être humain ne soit abandonné à la rue, fait partie de ces obligations-là.

Nous ne demandons pas à l’État de tout régler seul. Nous lui demandons d’exercer le leadership qu’on est en droit d’attendre de lui : rassembler, coordonner, fixer le cap et rendre des comptes. Nous savons que le défi est immense. Réduire l’itinérance et, chaque année, rendre des données disponibles sur l’évolution de la situation.

Rien n’est plus dangereux que la fatalité. Quand on commence à croire qu’un problème humain de cette ampleur est normal, qu’il est inévitable, on se condamne à vivre dans une société plus dure, plus froide, plus indifférente. Nous ne voulons pas de ce Québec-là.

Nous voulons un Québec lucide, mais debout. Un Québec capable de compassion, mais aussi d’organisation. Un Québec qui refuse de détourner le regard. Un Québec qui décide enfin de mettre ses forces en commun pour prévenir les ruptures, protéger les plus vulnérables et reconstruire des parcours de vie.

L’engagement que nous demandons est simple, concret et à la portée de chaque parti politique.

Une société se mesure moins à la richesse qu’elle accumule qu’à la part d’humanité qu’elle refuse d’abandonner. Nous ne voulons pas d’un Québec qui s’habitue à l’intolérable. Nous voulons un Québec qui décide d’agir, ensemble, avant qu’il soit trop tard.

Il ne faut pas détourner le regard. Le temps des constats est passé. Il faut maintenant un engagement de toute la société.

* Ont aussi cosigné cette lettre : Béatrice Alain, directrice générale du Chantier de l’économie sociale ; Louis Audet ; président du conseil d’administration de Cogeco ; Jaëlle Bégarin, présidente-directrice générale de La Maison du père ; Janie C. Béïque, présidente et cheffe de la direction du Fonds de solidarité FTQ ; Graham Carr, recteur et vice-chancelier de Concordia ; Gilles Chapadeau, maire de Rouyn-Noranda et ex-député ; Alexandre Cloutier, président de l’Université du Québec ; Benoît Côté, directeur général du Programme d’encadrement clinique et d’hébergement (PECH) ; Denis Dubois, président et chef de la direction du Mouvement Desjardins ; Valérie Fernandez, présidente de l’Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec ; Pierre Fortin, professeur émérite de sciences économiques à l’Université du Québec à Montréal ; Yves Francœur, président de la Fraternité des policiers et policières de Montréal ; James Hughes, président et chef de la direction de la Mission Old Brewery ; Bruno Marchand, maire de Québec et président du comité sur l’itinérance de l’Union des municipalités du Québec ; Soraya Martinez Ferrada, mairesse de Montréal ; Nancy Neamtan, fondatrice et ex-p.-d.g. du Chantier de l’économie sociale ; Stephane Pallage, recteur de l’Université du Québec à Montréal ; Magalie Picard, présidente de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec ; Jocelyne Robert, auteure, communicatrice et pionnière de l’éducation à la sexualité au Québec ; Francine Ruel, auteure, comédienne et animatrice ; François Savoie, directeur général de LA HUTTE ; Caroline Senneville, présidente de la Confédération des syndicats nationaux ; Laurence Vincent, présidente de Prével ; Louise Waridel, directrice générale adjointe de La rue des femmes, avec l’appui des organismes membres du Partenariat pour la prévention et la lutte à l’itinérance des femmes (PPLIF) ; Christian Yaccarini, président et chef de la direction de la Société de développement Angus.

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