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La résurrection des morts

5 month_ago 27

         

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Chaque semaine, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un texte de la revue Lettres québécoises, no 199.

J’ai vécu ma première grande crise de panique en plein Messie de Haendel, dans un concert de chorale donné dans l’auditorium de mon école secondaire. J’avais 17 ans. Pendant Since by Man Came Death, le sol s’est dérobé sous mes pieds, mon cœur a pris feu, et j’ai dû finir la soirée accroupie sur l’estrade, cachée parmi les uniformes noirs de mes collègues.

Au même moment, Alain Farah arpentait les rues et les cinémas désaffectés du nord de Montréal, malade d’amour et de silence. Il aimait Nirvana, et moi, Pearl Jam. Il vivait dans le Petit Liban ; moi, dans le sud-est du Plateau. Nous avions pourtant chacun des amis à Outremont ou dans le West Island, figures et lieux idéalisés par nos natures fébriles d’enfants du divorce.

Il avait mal au ventre, j’avais mal au cœur. Lui au privé, moi au public. Nous nous sommes certainement croisés sur la montagne, au centre de cette ville qu’à nous deux, nous couvrions presque entièrement.

Je raconte cet épisode parce que Alain Farah aime les aléas du sort autant que moi, ces destins croisés rendus opératiques par leur occurrence au même moment, au même endroit, attendant d’être révélés. Nous aimons les aléas du sort autant que nous les redoutons.

Fausse piste

C’est en 2012 qu’Alain Farah entre dans ma vie. Il m’écrit un message généreux : il a aimé quelque chose que j’ai lu dans un lancement, il me le dit. C’est tout simple. S’ensuivent des années de correspondance — au début, on se vouvoie — au cours desquelles se tisse naturellement le fil de nos affinités.

Nous voulons tout, commençons tout, craignons tout. À l’époque, il est ensorcelé par l’idée de la célébrité ; moi, par celle de la validation. Nous finissons par conclure que ce sont les deux versants de la même fausse piste. Il me conseille un jour d’embrasser la temporalité de l’écrivain, une certaine lenteur, une existence en marge de la productivité.

Méfions-nous des sirènes de l’attention. Je sais qu’en me parlant ainsi, il s’adresse également à lui-même. Il m’aide à assumer ma pensée et, dans la foulée, il confirme la sienne. Le fil est vivant.

Quand la pandémie arrive, nous passons aux appels téléphoniques. Il attrape le virus, puis je le chope quelques semaines plus tard. Nous passons des heures au téléphone à comparer nos symptômes, à rire fort pour couvrir la peur bien réelle qui nous écrase et que nous ne voulons pas trop déverser sur les autres, parce qu’ils ne comprendraient pas, ou parce qu’ils l’ont trop entendue.

Il a sa Virginie, j’ai mon Sam, et ces deux-là en portent lourd sur leurs épaules. « J’ai passé la semaine au bord de la cardiomyopathie. » « Same. » Nous n’avons jamais besoin de nous expliquer, mais nous le faisons quand même : c’est passionnant.

Un jour, nous parlons de nos morts, son amie Mym, mon frère Alex, et un autre câble se tend entre nous. Ces départs n’ont pas causé notre anxiété : à la naissance, nous avons reçu deux pincées de la même poudre. C’est un fardeau, mais aussi un immense cadeau, entre autres parce qu’il nous a réunis.

Éblouissement

Le métier a provoqué notre rencontre, et avec elle, mon éblouissement devant son œuvre. J’ai lu Pourquoi Bologne avec fièvre, un brin intimidée. La ligne la plus sombre m’a émue et m’habite encore. Mille secrets mille dangers, sans surprise, m’a bouleversée, réjouie, et a stoppé mon sentiment de défectuosité pendant plusieurs semaines (un exploit).

Quand, trois ans plus tard, j’ai vu Alain monter sur scène après la première du film adapté de Mille secrets mille dangers, je crevais de fierté pour lui et d’espoir pour moi, parce que je savais combien il lui en coûtait de braver le mauvais œil qui le guettait pour s’être permis d’écrire, d’aimer, de partager ses plus beaux secrets — et combien moi je succombais encore trop souvent à l’appel de la superstition, du repli, de la torpeur.

Le métier nous a réunis, l’anxiété nous a soudés. Et nos morts ont scellé notre lien. Il est passé de collègue à ami. Je l’appelle maintenant frère.

L’air de Haendel s’amorce sombrement : « Since by Man Came Death. » Ensuite, le chœur explose de joie : « By man came also the resurrection of the dead. » C’est une pièce exubérante, théâtrale. Elle exhorte à l’espoir, à une acceptation joyeuse de la tragédie de se savoir mortel. Elle me rappelle que nous pouvons rendre la vie à nos disparus, pour peu que nous prenions soin de les raconter. Elle me rappelle Alain, ce qu’il m’a apporté personnellement, ce qu’il sait offrir à ses lecteurs aussi. Lien, littérature, doute, sincérité. Quelle chance ai-je, avons-nous, de l’avoir rencontré.

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