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«La place»: fatalisme sur le Plateau

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Le vague à l’âme, un couple de banlieusards dans la quarantaine prend la direction du Plateau-Mont-Royal à bord d’un VUS flambant neuf. Derrière le volant, Jonathan (Maxim Gaudette) est d’humeur funeste. Il réfléchit à voix haute à la mort tandis que sa conjointe, Brigitte (Christine Beaulieu), agente immobilière affichant une contenance pragmatique, tente de rassurer son amoureux. « Carpe diem », lui dit-elle. L’objectif du moment est de ne pas arriver en retard chez leurs hôtes, la sœur de Brigitte et son copain, des foodies invétérés avec lesquels Jonathan n’a pas d’atomes crochus.

Pour qui s’est aventuré un tant soit peu dans l’arrondissement le plus densément peuplé de Montréal, trouver une place de stationnement, de surcroît avec un bolide surdimensionné, relève d’une entreprise aussi prévisible que sisyphéenne. La demeure de la belle-sœur est si près et pourtant si loin. Par miracle, un espace libre se dégage. La délivrance promise n’est cependant qu’un mirage. Juste au moment où Jonathan croit pouvoir couper le moteur, c’est celui de l’intrigue qui s’emballe.

Troisième long métrage de Louis Godbout, La place s’inscrit avec brio dans la lignée de thrillers psychologiques raffinés tels Carnage de Roman Polanski et Force majeure de Ruben Östlund, où un quiproquo d’apparence banale provoque une série de conflits en crescendo culminant dans une remise en question existentielle des protagonistes.

Inquiétante étrangeté

Le premier acte du film, structurellement le plus solide et resserré des trois, se déroule dans une charmante rue résidentielle du Plateau, baignée d’une lumière estivale déclinante qui fait joliment scintiller la carrosserie des voitures garées en file serrée, ainsi que le feuillage fourni des érables la bordant.

Cette ambiance d’idylle urbaine tranche avec l’intrusion de « l’inconnu » (Benoît Gouin), un homme fruste et entêté qui non seulement rivalise avec Jonathan et Brigitte pour la place de stationnement, mais semble doté de pouvoirs de persuasion surnaturels. Il n’est pas sans rappeler le Mystery Man du Lost Highway de David Lynch, cet être chargé d’inquiétante étrangeté qui surgit de nulle part avant de chambouler le destin d’un couple.

L’une des forces de La place est la caractérisation parcimonieuse de l’inconnu. Homme mûr à l’apparence ordinaire, il est le genre de coq désagréable que tout le monde croise un jour par malchance. Godbout, qui fait manifestement confiance à l’intelligence du spectateur, se garde toutefois d’expliquer les motivations et les pouvoirs de son antagoniste. L’intérêt n’est pas de comprendre pourquoi l’inconnu prend en grippe le couple, mais ce que le malaise qu’il provoque dévoile sur la dynamique entre Jonathan et Brigitte, et, par extension, sur toute relation intime qui finit par se scléroser avec le temps.

Embrasser son destin

Ancien professeur de philosophie et auteur de trois essais sur le sujet, Louis Godbout est un spécialiste de Friedrich Nietzsche. La notion de fatalisme empreint toute sa filmographie. Dans La place, on suit attentivement l’évolution intérieure de Jonathan, qui se manifeste avec subtilité grâce à l’interprétation précise de Maxim Gaudette, notamment son regard, qui passe progressivement d’éteint à enflammé. D’entrée de jeu stoïque, morne et résigné face aux aléas de la vie, il en vient petit à petit à embrasser les idéaux de l’amor fati nietzschéen, à savoir non pas seulement subir son destin, mais l’embrasser avec ferveur.

Ces constats d’ordre philosophique ne prennent heureusement jamais la forme d’un cours magistral. Au contraire, Godbout pige avec allégresse dans la boîte à outils de la grammaire cinématographique pour donner corps à ses idées. L’emploi rigoureux du son, de la musique, des couleurs, ainsi que de motifs visuels récurrents (apparitions cocasses d’animaux, par exemple) donne constamment matière à réflexion. Et ce, même si on ne comprend pas tout, surtout vers la fin, quand le film bascule dans une fugue métaphysique. N’empêche, les zones d’ombre de La place sont de celles qui évitent la frustration pour plutôt nourrir une discussion stimulante à la sortie de la salle.

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