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Au moment où les États-Unis célèbrent le 250e anniversaire de leur Déclaration d’indépendance, le Québec gagnerait à profiter de cette commémoration pour réfléchir à lui-même. Les anniversaires historiques ne servent pas seulement à honorer les morts. Ils permettent aussi de mesurer ce que les vivants ont fait de l’héritage qu’ils ont reçu.
Quel peuple voulons-nous être ?
Les images de groupes suprémacistes blancs défilant publiquement lors des célébrations du 4 juillet rappellent une vérité dérangeante : aucune démocratie n’est définitivement à l’abri de la haine. Les vieux démons de l’intolérance ne disparaissent jamais complètement ; ils réapparaissent lorsque les sociétés cessent de les combattre.
Le Québec ne fait pas exception.
Je refuse qu’il soit résumé par les voix les plus anxieuses, les plus méfiantes ou les plus réactionnaires de notre espace public. Je refuse également que l’on entretienne l’idée que l’autre représente d’abord une menace avant d’être un citoyen, un voisin, un collègue ou un ami.
Depuis quelques années, le débat démocratique cède trop souvent la place à une politique de l’inquiétude permanente. On parle davantage de ce qui nous sépare que de ce qui nous rassemble. Des réalités complexes sont réduites à des récits simplistes, jusqu’à ce que certains en viennent à juger une personne d’abord selon son origine plutôt que selon ses gestes.
Les mots ne créent pas, à eux seuls, le racisme. Mais ils peuvent banaliser les préjugés. Lorsqu’un même récit est répété sans relâche, lorsqu’on laisse croire que certains Québécois seraient toujours un peu moins québécois que d’autres, ou que l’immigration constitue essentiellement une menace, l’inacceptable finit par devenir familier.
L’Histoire nous met en garde
Notre propre histoire devrait nous rendre prudents. Après les rébellions de 1837-1838, les Canadiens français sont présentés comme un peuple sans culture ni avenir. Le rapport Durham, en 1839, ira jusqu’à recommander leur assimilation. Pourtant, ce peuple qu’on disait condamné a survécu. Un siècle plus tard, la Révolution tranquille démontrera qu’une nation peut s’affirmer non par l’exclusion, mais par la modernisation de ses institutions.
La Charte de la langue française s’inscrit dans cette logique. Elle vise à protéger une langue et une culture minoritaires en Amérique du Nord sans fermer la porte à ceux qui choisissent de participer à la vie collective. Elle repose sur une idée simple : protéger sans exclure.
C’est précisément cette distinction que certains discours actuels tendent à brouiller.
L’histoire américaine illustre la même tension. En 1776, les auteurs de la Déclaration d’indépendance proclament que tous les êtres humains sont créés égaux alors que l’esclavage perdure. Il faudra une guerre civile, puis un siècle de luttes pour les droits civiques, afin de rapprocher les institutions de leurs principes.
Les États-Unis ont également connu leurs propres dérives : l’internement des citoyens d’origine japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale et le maccarthysme rappellent qu’une société gouvernée par la peur finit souvent par sacrifier les libertés qu’elle prétend défendre.
Les manifestations suprémacistes observées lors de ce 250ᵉ anniversaire montrent que cette vigilance demeure nécessaire. Les démocraties ne peuvent jamais considérer leurs valeurs comme acquises.
C’est ce que rappelait John F. Kennedy, le 4 juillet 1962, lorsqu’il invitait ses concitoyens à dépasser la seule idée d’indépendance pour réfléchir à l’interdépendance des peuples libres.
Le Québec face à lui-même
Le Québec connaît lui aussi l’expérience de la minorité. Nous savons ce que signifient l’insécurité culturelle, la défense d’une langue fragile et le désir de préserver une identité dans un continent majoritairement anglophone.
Cette mémoire devrait nous rendre plus lucides, non plus fermés.
Défendre le français n’exige pas de mépriser ceux qui l’apprennent. Préserver notre culture n’exige pas de suspecter ceux qui souhaitent y participer. Être fier du Québec n’exige pas d’avoir peur du monde.
Il est parfaitement légitime de débattre des seuils d’immigration, de l’intégration, de la laïcité, de la capacité d’accueil ou de la cohésion sociale. Une démocratie mature ne doit craindre aucun de ces débats.
En revanche, il existe une différence fondamentale entre discuter de politiques publiques et laisser s’installer une vision selon laquelle certains citoyens seraient perpétuellement moins québécois que d’autres. Cette frontière mérite d’être défendue avec autant de vigueur que notre langue.
L’avenir que nous choisissons
Deux cent cinquante ans après 1776 et près de deux siècles après les patriotes, notre responsabilité demeure simple. Nous ne devons pas laisser la peur devenir notre boussole.
Les patriotes ne se sont pas battus pour que la méfiance devienne le langage d’un peuple libre. Les artisans de la Révolution tranquille n’ont pas modernisé le Québec pour qu’il se définisse par l’exclusion. Et celles et ceux qui ont fait du français la langue commune ne cherchaient pas à ériger une frontière entre les êtres humains, mais à construire un espace commun où chacun pourrait trouver sa place.
Une nation ne devient pas grande parce qu’elle désigne toujours de nouveaux étrangers.
Elle devient grande lorsqu’elle demeure fidèle à ses principes, même lorsque la peur lui suggère de les abandonner.
Le Québec ne sera jamais plus fort parce qu’il aura appris à craindre davantage. Il le sera lorsqu’il aura suffisamment confiance en lui pour défendre sa langue, sa culture et son identité sans renoncer à ce qui fait la grandeur des sociétés libres : l’égalité de tous devant la loi, le respect de chaque personne et la conviction qu’une nation se définit moins par ceux qu’elle exclut que par les valeurs qu’elle choisit d’incarner.
Voilà le Québec auquel j’appartiens.
Et je demeure convaincu qu’il est infiniment plus grand que le portrait réducteur qu’en offrent parfois les marchands de peur. Parce que la peur n’a jamais fondé une nation. Et elle ne bâtira jamais l’avenir du Québec.


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