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La peur de la majorité : pourquoi l’élite veut dompter la démocratie

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La démocratie est une belle chose, tant que la majorité ne touche pas à la richesse de la minorité. Des Grecs de l’Antiquité à aujourd’hui, un même fil conducteur traverse l’histoire de la démocratie occidentale : la protection de l’élite économique.

Dans une tribune d’opinion remarquable publiée dans un grand journal belge, un professeur d’université plaide pour un retour au vote plural. Ce système électoral remonte au XIXe siècle et accordait aux hommes plus riches et plus instruits deux ou trois voix, en fonction de leur patrimoine, de leur contribution fiscale ou de leur diplôme. De cette manière, les ouvriers obtenaient eux aussi le droit de vote, mais la bourgeoisie aisée conservait un poids politique plus important et l’élite économique pouvait préserver son influence politique et ses intérêts économiques.

Qu’un professeur d’université plaide au XXIe siècle pour la réintroduction de ce système électoral antidémocratique est révoltant. Mais ce qui est intéressant dans cette tribune, c’est qu’elle met à nu le dilemme fondamental de la démocratie occidentale.

La démocratie signifie en effet littéralement que le pouvoir appartient au peuple et donc à la majorité moins aisée. Mais si ces personnes moins aisées utilisent effectivement leur supériorité numérique pour faire valoir leurs intérêts (économiques), alors la grande inégalité des richesses et les privilèges de l’élite économique prendraient rapidement fin, et ce n’était évidemment pas, et ce n’est toujours pas, l’intention de cette élite.

Depuis les tout premiers débuts, les penseurs politiques occidentaux se sont débattus avec ce dilemme. Nous nous arrêterons sur trois moments charnières qui ont façonné notre système politique occidental.

La Grèce : le berceau de la démocratie occidentale

Platon (427-347 av. J.-C.) considérait la démocratie comme un système dangereux dans lequel les hommes politiques cèdent aux caprices superficiels du peuple sans instruction. Parce que, selon lui, un excès de liberté mène inévitablement à la tyrannie, il plaidait pour un État strictement contrôlé. Le pouvoir doit appartenir à des philosophes sages, qui orientent la conscience et la pensée des citoyens par la censure de l’art et de la culture.

Son élève Aristote (384-322 av. J.-C.), bien qu’il admette davantage de liberté et de discussion politique, considérait lui aussi la démocratie comme une forme dégénérée de gouvernement, parce qu’elle favorise les pauvres et ne vise pas l’ensemble de la communauté. « Dans la démocratie, les pauvres sont-ils souverains à l’exclusion des riches, parce qu’ils sont les plus nombreux, et que l’avis de la majorité fait loi. » Et cela n’est pas, selon lui, une bonne chose.

Aristote limitait la participation politique à une élite représentant environ dix pour cent de la polis : des hommes libres qui n’avaient pas besoin de travailler pour gagner leur vie. Les femmes, les esclaves, les étrangers, mais aussi les artisans, les commerçants et les petits paysans étaient complètement exclus de la vie politique.

Que retenons-nous de ces deux fondateurs de la pensée politique occidentale ? Selon les deux philosophes, le pouvoir politique doit être entre les mains d’une petite élite, tandis que la majorité de la population est exclue de la prise de décision. Pour maintenir ces rapports de pouvoir, le contrôle de la pensée de la population est également important.

Au sein de cette élite restreinte, il doit toutefois y avoir de la place pour le débat et la contradiction. Le pouvoir absolu d’un tyran ou d’un dictateur est rejeté. Autre point important : ce ne sont pas les riches qui exercent (directement) le pouvoir, mais une classe « politique » ou une minorité restreinte.

Les révolutions bourgeoises

Pendant la Révolution française (1789), la pensée libérale s’est trouvée confrontée à un dilemme fondamental : le rejet de l’absolutisme exigeait un gouvernement représentatif, mais on craignait que la majorité numérique des classes inférieures n’impose une redistribution économique au détriment de la bourgeoisie possédante.

Dans un premier temps, les Jacobins radicaux dirigés par Robespierre aspiraient au suffrage universel, à l’enseignement gratuit et au contrôle des prix. Mais après la sanglante Terreur, la bourgeoisie conservatrice a contre-attaqué en 1794. La droite craignait que les privilèges (la richesse) de la bourgeoisie montante et de la classe possédante ne disparaissent. Boissy d’Anglas, membre de l’aile droite de l’Assemblée, l’exprimait ainsi :

« Vous devez enfin garantir la propriété du riche … Nous devons être gouvernés par les meilleurs, les meilleurs sont les plus instruits et les plus intéressés au maintien des lois. … Un pays gouverné par les propriétaires est dans l’ordre social, celui où les non-propriétaires gouvernent est dans l’état de nature. »  

Pour garantir la propriété des riches, un système bicaméral fut instauré, dans lequel un Sénat conservateur servait de frein à la représentation populaire. Avec le coup d’État de Napoléon (1799), l’influence populaire fut définitivement neutralisée par un strict système de suffrage censitaire. Seuls les citoyens aisés conservaient le droit de vote et pouvaient se faire représenter au Parlement. Une variante du suffrage censitaire est le vote plural, qui fut introduit dans plusieurs pays d’Europe occidentale.

En Angleterre, des évolutions similaires ont eu lieu. Pour le philosophe politique John Locke, la propriété privée était absolue et inviolable, même face à un gouvernement élu : « Le pouvoir suprême ne peut enlever à personne une partie de sa propriété sans son consentement. »

Selon Locke, « le gouvernement n’a d’autre but que la préservation de la propriété ». Le système bicaméral et le suffrage censitaire ont empêché que les craintes de Locke ne deviennent réalité. Le suffrage censitaire n’y a été aboli qu’en 1867. En Belgique, le suffrage universel masculin à une voix par électeur n’a été instauré qu’en 1919.

Aux États-Unis, la Constitution de 1787 a été rédigée en fonction des intérêts de la classe supérieure fortunée. La vision d’Alexander Hamilton, le premier secrétaire au Trésor, était révélatrice :

« Toutes les communautés se divisent entre le petit nombre et le grand nombre. Le premier groupe est constitué des riches et le second groupe est la masse du peuple. […] Les masses sont turbulentes et changeantes, elles jugent ou décident rarement correctement. Donnez donc à la première classe une part distincte et permanente dans le gouvernement. Elle contrôle l’inconstance de la seconde classe. […] Peut-on supposer qu’une assemblée démocratique, qui change chaque année en même temps que la masse du peuple, poursuive l’intérêt général ? »

Que retenons-nous de cette période ? Le pouvoir politique reste en grande partie entre les mains d’une petite élite, dont l’objectif principal est de protéger la richesse et les privilèges de la classe possédante. En même temps, un système politique représentatif apparaît, dans lequel différents courants au sein de la bourgeoisie sont représentés et où la noblesse n’est plus seule à faire la loi.

La majorité de la population n’obtient cependant pratiquement aucune influence politique. Le système politique donne une apparence de représentativité, mais neutralise simultanément la majorité, au moyen de systèmes tels que le suffrage censitaire ou le vote plural. Et même lorsque les citoyens ordinaires peuvent élire des représentants, le système bicaméral fait en sorte que leur influence politique soit limitée.

1848 et le mouvement ouvrier naissant

L’année révolutionnaire de 1848 a marqué un tournant en Europe. Bien que les soulèvements des ouvriers, qui réclamaient notamment le suffrage universel, aient été réprimés dans le sang, le génie était définitivement sorti de la bouteille. Le mouvement ouvrier naissant a tiré de cette défaite la leçon qu’une organisation forte sur trois fronts était nécessaire pour briser le pouvoir de la bourgeoisie possédante : des syndicats sur les lieux de travail, son propre parti politique et des organes de presse indépendants pour combattre la mentalité bourgeoise dominante.

La bourgeoisie a immédiatement lancé une contre-offensive sur plusieurs fronts pour préserver ses privilèges et ses biens. Dans un premier temps, cela s’est fait par une répression physique et juridique extrêmement dure : les grèves ont été violemment réprimées – faisant des dizaines de morts, comme lors des grèves belges de 1886 – et les syndicats ont été déclarés illégaux ou entravés pendant des décennies.

Parallèlement, l’introduction du suffrage universel a été retardée aussi longtemps que possible. La lutte pour le droit de vote ne portait en effet pas uniquement sur les droits politiques, mais aussi sur la répartition des richesses. Ce n’est qu’après l’introduction du suffrage universel, souvent seulement vers la fin de la Première Guerre mondiale, que la classe dirigeante a été contrainte d’accepter un impôt progressif sur le revenu.

Lorsque le poids électoral de la classe ouvrière ne pouvait plus être ignoré, l’establishment est passé à une stratégie efficace de pacification : l’intégration. En accordant des salaires plus élevés à une couche supérieure de travailleurs qualifiés et grâce aux subventions accordées aux mutuelles et aux emplois dans l’appareil d’État, les dirigeants des syndicats et des partis ouvriers ont perdu leur tranchant révolutionnaire. Ils se sont conformés au système et sont entrés dans les gouvernements, ce qui a entraîné des scissions de communistes radicaux, qui ont ensuite été marginalisés pendant l’entre-deux-guerres et la guerre froide.[1]

Plus tard, la diversion s’est également révélée être une arme puissante. À partir des années 1980, le débat public – attisé par les courants de droite et populistes – s’est déplacé des inégalités économiques vers des lignes de fracture identitaires et culturelles, telles que l’immigration, la religion ou les oppositions régionales. De ce fait, le déséquilibre structurel dans la répartition des richesses est passé au second plan.[2]

Parce que des acquis sociaux décisifs tels que les congés payés, la journée de travail de huit heures et la sécurité sociale ont finalement été arrachés non pas au Parlement, mais dans la rue, le contrôle idéologique est resté crucial pour empêcher les actions de protestation. Au XIXe siècle, les journaux progressistes ont été censurés ou évincés par la concurrence d’éditeurs disposant d’importants capitaux.

Vers la fin du XXe siècle, les médias de masse, puis les réseaux sociaux, sont passés presque entièrement entre les mains de grands conglomérats, de sorte que l’opinion dominante correspondait étroitement aux intérêts de l’élite économique.

Bien qu’Internet et les réseaux sociaux offrent aujourd’hui des possibilités de briser ce monopole de l’information et de l’opinion, la combinaison de la répression, de l’intégration institutionnelle, de l’orientation idéologique et de la propriété des médias a largement réussi à contenir la menace démocratique pour la classe possédante établie.

La principale leçon de cette période est que les progrès politiques, sociaux et économiques ne se sont jamais réalisés d’eux-mêmes, mais ont été le résultat d’une lutte souvent extrêmement âpre. Les acquis sociaux ont été obtenus non pas grâce au Parlement, mais précisément malgré lui. Le facteur décisif a toujours résidé dans l’évolution des rapports de force sur les lieux de travail et dans la rue. Pour maintenir malgré tout les masses dans le rang, le contrôle des médias s’est révélé d’une importance vitale.

Parallèlement, l’ordre établi a tout mis en œuvre pour entraver aussi longtemps que possible l’introduction du suffrage universel. Lorsque cette démocratisation s’est finalement révélée inévitable, de nouvelles stratégies ont été mises en place pour neutraliser à temps et rendre inoffensive une majorité parlementaire issue de la classe ouvrière.

Cette résistance acharnée de l’establishment ne concernait pas, au fond, uniquement les privilèges politiques en tant que tels, mais la préservation des intérêts économiques : empêcher une redistribution à grande échelle des richesses par le biais du système fiscal.

Tout sauf innocent

Le fait qu’un plaidoyer en faveur du vote plural trouve aujourd’hui une tribune dans un soi-disant « journal de qualité » en dit long sur l’air du temps. Près de quarante années de politiques néolibérales ont considérablement creusé le fossé entre riches et pauvres et soumis l’État-providence à une forte pression. Les jeunes ne trouvent plus de logements abordables, l’enseignement est sous-financé et les soins de santé deviennent inabordables pour un nombre croissant de personnes.

Les gens n’acceptent plus cette situation. Partout en Europe, mais aussi ailleurs dans le monde, les jeunes descendent massivement dans la rue, et les syndicats commencent à rejoindre cette lutte. La majorité numérique commence à réclamer sa juste part des richesses, ce qui fait sortir l’élite économique de ses gonds.

Pour préserver sa richesse, cette élite flirte avec l’idée de restreindre le pouvoir politique de la majorité. Et ce n’est qu’un début. Les années 1930 nous montrent que, lorsque les conflits sociaux s’intensifient davantage, la tentation de soutenir une forme de gouvernement beaucoup plus autoritaire peut grandir. Et, dans la plupart des pays européens aujourd’hui, les partis qui souhaiteraient mettre en place un tel régime autoritaire ne manquent certainement pas.

Autrement dit, la tribune de ce professeur est tout sauf innocente.

Bibliographie

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Notes:


[1] Lis C., Soly H. & Van Damme D., Op vrije voeten? Sociale politiek in West-Europa (1450-1914), Louvain 1985, pp. 182-197 ; Brepoels J., Wat zoudt gij zonder ’t werkvolk zijn? Anderhalve eeuw arbeidersstrijd in België. Deel 1: 1830-1966, Louvain 1977, p. 57.

[2] Frank G. & Fuentes M., « Civil Democracy », dans Amin S., et al., Transforming the Revolution. Social Movements and the World-System, New York 1990, pp. 139-180, p. 156.


Source originale: De Wereld Morgen
Traduit du néerlandais par Marc Vandepitte pour Investig’Action

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