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La peur d’une attaque russe relance les mines antipersonnel

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L’invasion de l’Ukraine par la Russie ravive des enjeux humanitaires que l’on croyait relégués au passé. Pour la première fois depuis près de 30 ans, des pays choisissent de se retirer du traité d’Ottawa, la convention internationale qui interdit la production et l’utilisation des mines antipersonnel. Ces engins explosifs, déclenchés au contact ou à proximité d’une personne, peuvent demeurer enfouis pendant des décennies après la fin des conflits.

La Finlande est devenue samedi le quatrième pays à se retirer officiellement du traité, après les récentes sorties des pays baltes (Lettonie, Estonie et Lituanie), un recul historique pour un accord longtemps présenté comme un succès humanitaire.

« Après sa signature à Ottawa, le traité est devenu l’un des accords de désarmement les plus vastes et les plus respectés au monde », souligne Erin Hunt, directrice générale de Mines Action Canada, une ONG canadienne qui milite pour l’interdiction des mines antipersonnel.

Elle parle même d’une véritable « histoire de succès canadienne ». À une époque où les mines antipersonnel faisaient des dizaines de milliers de victimes à travers le monde, le ministre canadien des Affaires étrangères de l’époque, Lloyd Axworthy, a exercé une pression politique décisive pour rallier une masse critique d’États, menant à la signature de la Convention d’Ottawa par 122 pays en 1997.

Depuis, les victimes de mines antipersonnel — en grande majorité des civils — ont nettement reculé à l’échelle mondiale, passant d’environ 20 000 morts et blessés par an à près de 6000 aujourd’hui.

Mais les craintes d’un conflit armé avec la Russie rebattent désormais les cartes. L’an dernier, les ministres de la Défense de l’Estonie, de la Lettonie, de la Lituanie et de la Pologne ont annoncé leur intention de se retirer du traité afin de relancer la production de mines, soutenant que les menaces militaires visant les États membres de l’OTAN frontaliers de la Russie « ont considérablement augmenté ».

Des armes du passé

Les inquiétudes s’intensifient en Europe. Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, et plusieurs dirigeants européens ont multiplié les mises en garde contre une possible attaque russe visant des pays de l’Alliance dans les années à venir. « Les forces obscures de l’oppression sont de nouveau en marche », déclarait M. Rutte lors d’un discours tenu à Berlin le 11 décembre dernier. « Nous sommes la prochaine cible de la Russie. »

Malgré tout, la directrice générale de Mines Action Canada, Erin Hunt, rejette l’idée que le retour de ces engins explosifs soit la solution pour prévenir la guerre. « On sait déjà comment la Russie utilise ses drones, ses frappes aériennes et son artillerie. Un champ de mines à la frontière ne pourra pas l’empêcher de détruire une capitale », dit-elle.

Les mines antipersonnel, expressément visées par la Convention d’Ottawa, sont conçues pour blesser ou tuer des personnes et non pour détruire des véhicules militaires. « Ce sont des armes du passé, et nous faisons face à des conflits modernes. Elles n’arrêteront pas la Russie », poursuit Erin Hunt. À ses yeux, le retrait du traité d’Ottawa vise avant tout à rassurer les populations des pays baltes et à « donner l’impression d’agir ».

Plusieurs observateurs internationaux, dont le Quincy Institute, estiment que la Russie ne dispose pas actuellement des capacités militaires nécessaires pour lancer une guerre de grande ampleur contre les membres de l’OTAN. Elle demeure toutefois une menace crédible pour l’Europe à moyen et à long terme, notent-ils.

Ce retour à l’armement serait plutôt lié au nouveau gouvernement états-unien de Donald Trump, estime Kyle Matthews, cofondateur et directeur général de l’Institut de Montréal pour la sécurité mondiale. « Tous les pays européens — et pas seulement les petits — ont maintenant vraiment peur d’être abandonnés par les États-Unis. »

L’an dernier, le président républicain a semé le doute quant à sa volonté de défendre ses alliés l’OTAN, affirmant qu’il ne le ferait pas si ceux-ci ne contribuaient pas suffisamment à leurs dépenses militaires. Et il est allé encore plus loin cette semaine en évoquant sa volonté de s’emparer du Groenland, un territoire relevant d’un pays membre de l’OTAN. La Maison-Blanche a confirmé que toutes les options, y compris militaires, étaient sur la table.

Effet d’entraînement

Après la Lettonie, l’Estonie, la Lituanie et la Finlande, la Pologne se retirera, elle aussi, du traité d’Ottawa le 20 février.

Pour Erin Hunt, le risque de voir d’autres pays emboîter le pas constitue une « préoccupation majeure ». « On a surtout vu des partis politiques d’extrême droite en Tchéquie, au Danemark et en Suède commencer à dire qu’ils pourraient eux aussi avoir besoin de mines. Ces discussions ont été contenues, mais ce n’est pas un débat que l’on souhaite voir émerger. »

Ces retraits devraient toutefois demeurer circonscrits aux pays du flanc oriental de l’Alliance, estime le spécialiste en relations internationales Jocelyn Coulon. « On parle ici de 5 pays sur 166. Attendons de voir s’il y a un véritable mouvement, mais ce serait très surprenant, puisque la menace [russe] est clairement identifiée par les États qui se retirent. »

Les États tentés d’emboîter le pas feraient aussi face à une résistance de l’Union européenne, qui impose à ses membres la ratification d’accords internationaux en matière de droits de la personne et de désarmement, note M. Coulon. « À court terme, il ne faut pas paniquer. Mais ces cinq retraits fragilisent assurément le traité », ajoute celui qui est notamment rédacteur en chef du blogue du Conseil des relations internationales de Montréal.

Un engagement de plus en plus fragile

Si les experts s’accordent sur le caractère toujours essentiel de la Convention d’Ottawa, le contexte géopolitique actuel rend plus ardus les efforts pour préserver l’adhésion des États exposés à des menaces.

Pour le Canada, l’exercice est d’autant plus délicat, souligne Jocelyn Coulon. « Si Ottawa va voir les pays baltes pour leur dire qu’ils ne peuvent pas violer cette norme internationale, ils peuvent rétorquer qu’ils vivent à côté de la Russie et subissent son [influence] depuis des décennies. Le Canada, lui, est protégé par les océans », rappelle-t-il. « Cela placerait le premier ministre canadien dans une drôle de position. »

Au-delà du cas russe, c’est l’évolution même de l’ordre mondial qui fragilise la promotion du désarmement, analyse de son côté Kyle Matthews. « Ça va devenir de plus en plus difficile alors qu’on voit les grandes puissances, comme la Chine, la Russie et les États-Unis concentrer leurs sphères d’influence. Dans ce contexte, les pays plus petits vont être tentés d’investir davantage dans leur défense. »

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