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Selon lui, entre le 30 juillet soir et le lendemain midi, on a assisté à l'arrivée de 200 migrants par minute à Ceuta, provoquant une réaction en chaîne politique et diplomatique sans précédent. La quasi-totalité des jeunes Marocains et Sub-Sahariens a quitté l'enclave espagnole samedi 1er août. Tentative d'explication.
Comment expliquer l'arrivée d'au moins 50 000 migrants – un record sans précédent – entre jeudi et vendredi à Ceuta ?
C'est du jamais vu, en effet. On n'a jamais vu autant de monde traverser une frontière en si peu de temps, même à l'époque où les réfugiés irakiens ou syriens venaient en masse en Europe il y a plus de dix ans. Cette fois, on a atteint 40 000, 50 000, peut-être 60 000 en une seule journée (70 000 selon les dernières estimations, NdlR), via une frontière des plus étroites. Cet afflux massif peut s'expliquer par le fait que les autorités marocaines ont relâché le contrôle de leur côté de la frontière. Elles l'ont même apparemment supprimé à partir de mercredi. Pour atteindre la digue qui marque la frontière entre Ceuta et le Maroc, il y a des cordons de police et de forces auxiliaires et il est évident qu'on les a laissés passer. Sinon, cela ne se serait pas produit. En parallèle, le bruit s'est propagé dans les provinces de Tétouan et de Tanger, limitrophes, et même jusqu'à des villes bien plus distantes, comme Larache, Kénitra ou Fès, que la frontière était ouverte. La rumeur disait que l'on pouvait entrer et venir se balader dans Ceuta, peut-être même y être bien traité, nourri, logé.
Il ne fait aucun doute que l'arrêté du 8 juillet de la Cour suprême espagnole [selon lequel le renvoi immédiat d'un migrant sans ouverture préalable d'une procédure administrative d'expulsion ne s'applique pas aux personnes arrivées par voie maritime, NdlR] a joué un rôle. Mais cela n'explique pas l'ampleur de la mobilisation. Tout cela a donné un signal à des dizaines de milliers de Marocains qui se sont mis en route vers l'enclave. On m'a même rapporté des cas incroyables, comme celui de musiciens qui jouaient lors d'un mariage, partis dare-dare encore en habits folkloriques en direction de Ceuta. On a vu de telles photos circuler sur les réseaux sociaux au Maroc. Mais à mon sens, ce qui s'est passé jeudi, ce n'est pas vraiment l'idée d'émigrer pour la majorité des jeunes, mais plutôt celle de faire une excursion à Ceuta, d'entrer dans une ville dans laquelle ils ne peuvent pas accéder facilement d'ordinaire.
Les incidents de Ceuta ébranlent l'unité européenne sur la migration et créent de vives tensions entre l'Espagne et plusieurs États membresVous évoquez un laisser-aller des forces de sécurité marocaines. Pensez-vous qu'il y ait eu une intention de déstabiliser l'Espagne, comme ce fut le cas lors des crises précédentes en 2021 ou 2005 ?
Je ne pense pas qu'il existe réellement cette volonté de déséquilibrer l'Espagne. Je pense qu'il y a surtout une volonté de rappeler – et c'était sûrement une excellente occasion de le faire le jour même de la Fête du trône [célébrant la 27e année de règne du roi Mohammed VI] – que Ceuta aussi bien que l'autre enclave espagnole [sur la côte africaine], Melilla, sont des territoires revendiqués par le Maroc. Cette permissivité a provoqué un afflux d'entrées et envoie le message à l'Espagne que Rabat pourrait en quelque sorte conquérir ces villes de façon pacifique quand il le veut, via une invasion organisée de civils.
C'est une des modalités de ce que les militaires appellent "guerre hybride". Le royaume chérifien en avait déjà fait la démonstration en 2021 mais cette fois, c'est particulièrement spectaculaire. Un peu plus de 12 000 personnes, seulement, étaient entrées en Espagne il y a cinq ans. Il suffit au Maroc d'ouvrir la porte de la frontière et de faire courir la rumeur que cette frontière est ouverte pour que des dizaines de milliers de Marocains se mobilisent.
Ceuta: le Maroc dit avoir alerté l'Espagne du risque posé par une récente décision de justice, Madrid nieEn quoi ce qui vient de se passer à Ceuta constitue-t-il un défi pour l'Espagne ?
La crise migratoire est un grand défi pour Madrid pour deux raisons d'ordre politique. Elle démontre tout d'abord que le Maroc, contrairement à ce que dit le gouvernement de Pedro Sanchez, n'est pas un partenaire fiable. C'est un voisin capable de coups bas, comme il vient de le montrer. Ensuite, parce qu'il est évident que les autorités espagnoles – et le roi Philippe VI l'a dit – ne sont pas capables de défendre Ceuta, pas plus que Melilla. Je rappelle qu'en mai 2021, après la première "invasion pacifique" de Ceuta, le chef du cabinet de l'époque de Pedro Sanchez s'était rendu devant le Parlement pour annoncer des plans pour renforcer la sécurité et blinder Ceuta et Melilla. Des plans qui devaient être tenus secrets et qu'on ne devait connaître que lorsqu'ils entreraient en vigueur. Or, cinq ans se sont écoulés et on ne sait toujours rien de la teneur de ces plans. Je pense tout simplement qu'ils n'existent pas, en réalité, ce qui pose un gros problème sécuritaire. Mais, à la décharge du pouvoir espagnol, je dirais que, face à une arme fatale telle que l'afflux massif de migrants, ces deux villes sont très difficilement défendables.
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