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Le milieu communautaire tend à user d’une imagination débordante pour attirer l’attention des décideurs, des journalistes et du public. C’est que le cerveau humain tend à retenir ce qui est inusité, original. Et qu’il est difficile de « faire la nouvelle » en expliquant que… les pauvres manquent d’argent. Il est trop facile, pour les gouvernements qui se sont succédé ces dernières décennies, de percevoir le communautaire comme des « groupes d’intérêt » jamais contents, toujours à la recherche de financement. Pour enfin briser le narratif et devenir audibles, les organismes communautaires auront dû déclencher lundi une grève de services dans toute la province. Aux grands maux, les grands moyens.
En entrevue à Tout le monde en parle dimanche, les porte-parole du mouvement Le communautaire à boutte ont évoqué une étude de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) publiée en septembre dernier qui démontre comment les investissements dans les organismes communautaires peuvent, à terme, réduire les coûts du réseau public en santé et en services sociaux. La discussion a principalement porté sur la manière dont les travailleuses du communautaire arrivent à faire des « miracles » avec des bouts de chandelle pour venir en aide aux plus vulnérables, de manière plus « efficace » et plus « économe » que l’État. Mais l’analyse de l’IRIS allait plus loin.
Il faut surtout comprendre qu’il vaut mieux prévenir les problèmes de santé et la précarité sociale que les guérir.
Puisque la logique comptable est l’une des seules à intéresser le gouvernement, expliquons. Si l’on réduit les ressources en violence conjugale, par exemple, on laisse derrière des familles brisées, des enfants dont les traumas pourront entraîner des difficultés scolaires ou une implication de la DPJ, et certainement nécessiter des ressources en droit criminel et en droit de la famille. En matière d’« économie budgétaire », couper dans la prévention est absurde. Et si une femme reste plus longtemps dans une situation dangereuse par manque de places en hébergement d’urgence, les coups qu’elle s’expose à recevoir mèneront à des arrêts de travail, à une baisse de productivité. On sait déjà que bien des femmes qui survivent à la violence deviennent handicapées, conservant notamment des séquelles de lésions à la tête. Ce qui implique encore d’autres coûts pour le système de santé, en plus d’une prestation d’invalidité.
Non seulement un gouvernement qui rechigne à construire des « portes » manque d’humanité, donc, mais il se plante également dans ses calculs.
On a tenté de faire entendre le même argument l’an dernier, au moment où la Coalition avenir Québec (CAQ) annonçait des coupes importantes dans les organismes qui œuvrent en soutien à l’emploi. Plusieurs acteurs du milieu ont rappelé que les populations qu’ils desservent sont vulnérables à divers niveaux. On parle de personnes faiblement scolarisées qui arrivent avec un bagage complexe. Le communautaire est souvent le dernier rempart qui les maintient hors de l’aide sociale — et hors de la rue, évitant de gonfler encore les statistiques en itinérance… qui s’accompagne, comme on le sait, d’un ensemble de problèmes de santé et de sécurité publique. Là aussi, en visant des économies de fonds publics, on se retrouvera à dépenser plus.
On comprend aussi de mieux en mieux comment le stress, l’isolement et le manque de liens sociaux affaiblissent non seulement la santé mentale, mais aussi le système immunitaire, et aggravent les problèmes de santé chroniques. Les organismes qui offrent des services aux populations plus âgées jouent un rôle majeur dans leur qualité de vie. D’autant plus que l’action communautaire autonome tend à impliquer les populations qu’elle dessert dans la vie démocratique des organismes. La vie communautaire, lorsqu’elle est forte, fait relever la tête aux gens, les outille à parler d’eux-mêmes, de leur vécu, et contribue à changer celui-ci. Sans cette qualité de vie soutenue par le communautaire, on décuple les types de détresse qui mettent de la pression sur les services publics.
C’est parce que le communautaire agit directement sur les déterminants sociaux de la santé que l’IRIS arrive à estimer qu’« augmenter de 1 $ le financement des organismes communautaires permet, en moyenne, de diminuer les dépenses de santé au Québec d’environ 12 $ sur six ans ». La valeur ajoutée du communautaire, c’est donc plus que d’arriver à faire beaucoup avec peu de ressources financières. Mais, si on est honnête, c’est aussi ça.
Or, la tendance qu’on observe à Québec ces dernières années, c’est que, pendant que le communautaire étouffe, on augmente les budgets des corps policiers pour intervenir en prévention de toutes sortes d’enjeux sociaux. On choisit de voir les jeunes précaires principalement comme des problèmes de sécurité publique plutôt que comme des personnes délaissées par un filet social en lambeaux. Sauf que le salaire annuel des policiers est bien plus élevé que celui des travailleuses communautaires, que leur expertise est moindre et que l’efficacité de leurs interventions pour régler le fond des enjeux sociaux n’a jamais été démontrée. Là aussi, l’asphyxie du communautaire, juxtaposée à la vampirisation de l’attention des politiques par les corps policiers, ne suit aucune logique comptable.
Cette grève de services des organismes devrait être l’occasion non pas seulement, pour le communautaire, d’expliquer sa valeur, mais aussi, pour le gouvernement, de défendre son approche. Tant sur les plans de la paix sociale et de la qualité de vie des Québécois que sur celui de la santé du trésor public, saboter les organismes communautaires ne fait aucun sens. C’est aux ministres qui sont en désaccord avec ce constat, qui semble pourtant relever du gros bon sens, de démontrer qu’ils ont dûment réfléchi à leurs choix et qu’ils maîtrisent ce dont ils parlent.


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