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C'est une victoire, mais elle pourrait être de courte durée… Après des mois d'intenses négociations, le Cassiopeia obtient un sursis. Le club historique du RAW-Gelände, ce vaste espace culturel à Friedrichshain, avait été menacé d'expulsion en juin dernier. L'arrondissement de Friedrichshain-Kreuzberg et le Sénat de Berlin ont finalement négocié avec le propriétaire, le groupe immobilier Kurth, un bail temporaire de deux ans.
Une lutte qui illustre bien la situation vécue par de nombreux clubs berlinois. L’://about blank, le Humboldthain ou le Wilde Renate font toujours face à l’incertitude, alors que d’autres établissements ont d’ores et déjà été contraints de fermer. C’est le cas du SchwuZ, plus ancien club gay d’Allemagne, qui a mis la clef sous la porte après 48 ans d’existence en novembre 2025…
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Le 31 décembre 2024, le Watergate fêtait, lui, son dernier réveillon avant de cesser définitivement son activité. Les deux établissements connaissaient d'importantes difficultés financières et viennent s'ajouter à la longue liste de clubs qui ont mis la clef sous la porte depuis le début des années 2020: le Mensch Meier, le Re:Mise ou encore, et certains s'en souviennent, le Griessmühle, contraint de fermer après la non-reconduction de son bail.
Ce phénomène, les médias allemands lui ont donné le nom de «Clubsterben» («la mort des clubs»). Les raisons sont multiples, mais traduisent toutes un mouvement de fond: l'explosion des loyers, la hausse du coût de la vie, la spéculation immobilière et des aménagements urbains qui mettent en péril leur survie. L'extension de l'autoroute A100, dont le tracé conduirait plusieurs clubs à fermer, est notamment une source d'inquiétude.
Ces changements impactent aussi les acteurs de la nuit. Elisa Elisa, DJ, productrice et vocaliste, est arrivée à Berlin à 22 ans dans le cadre d'un stage en marketing au Watergate. Durant ses années dans la capitale, elle a notamment joué au Panorama Bar et au Watergate, ainsi que dans des festivals comme le Fusion. Les difficultés rencontrées par les clubs ces dernières années ont eu, sans surprise, des répercussions très concrètes sur son activité : «Il y avait moins de gigs, mais aussi moins de budget, ce qui se ressentait forcément sur les cachets et sur les opportunités de jouer», explique la jeune femme qui s'est installée depuis à Ibiza.
Pour Elisa Elisa, l'évolution se ressent aussi dans le public. «Beaucoup de clients habituels ne sont pas revenus depuis le Covid, estime-t-elle. Et je remarque qu'il y a aussi beaucoup moins de jeunes, ce qui veut dire moins de relève, alors que, selon moi, la transmission entre les générations joue un rôle essentiel dans la culture club.»
La scène berlinoise en pleine évolution
Mais comment enrayer ce phénomène? Et est-ce la fin de la nuit berlinoise? Pas si vite, répond Emiko Gejic, porte-parole et membre du conseil exécutif de la Clubcommission, association fondée en 2001, à la fois réseau d'acteurs et alliance de défense de la culture club, qui représente ses intérêts auprès des politiques et des médias.
Sans minimiser les difficultés actuelles, elle refuse tout défaitisme: «Il ne faudrait pas oublier que chaque année d'autres établissements continuent à ouvrir. D'une certaine manière, ajoute-t-elle, ces lieux ont toujours été menacés. C'est une industrie précaire depuis toujours.» La porte-parole de la Clubcommission préfère donc parler de l'émergence d'une nouvelle scène…
L'adaptation passe par de nombreux changements. Plusieurs clubs se sont ainsi recentrés autour de collectifs spécifiques, avec l'idée de se constituer autour d'une communauté, qu'elle soit queer, FLINTA (acronyme allemand désignant les femmes, lesbiennes, personnes intersexes, non-binaires, trans et agenres) ou BIPOC (acronyme anglais pour Black, Indigenous, and People of Color, désignant les personnes noires, autochtones et racisées). Par ailleurs, les habitudes de consommation de la Gen Z, moins portée sur l'alcool, ont aussi vu émerger des «soirées sobres qui rencontrent un certain succès», souligne Emiko Gejic.
Au-delà de cette dimension communautaire, ces collectifs redéfinissent aussi leur rapport à l'espace. Plutôt que de se baser en un lieu précis, ils vont organiser leurs soirées dans différents endroits. «Là où les gens étaient davantage attirés par un club qui avait sa programmation propre, ils suivent désormais un collectif qui propose des événements nomades», explique la porte-parole de la Clubcommission. Une mobilité devenue essentielle face à la hausse exponentielle des loyers. Certains établissements ont été contraints de repenser l'utilisation de leurs espaces en proposant de les louer en semaine pour accueillir des expositions ou des événements d'affaires.
Et à Paris? Si la capitale n'est pas épargnée par la hausse des loyers et du coût de la vie, le milieu de la nuit résiste mieux. C'est du moins l'avis d'Arnaud Perrine, qui dirige le Mia Mao et le Glazart. «Berlin a longtemps été un peu comme le grand frère, la scène électro y était bien plus développée qu'à Paris, se souvient-il. Et ça a commencé dès les années 90…»
L’effervescence des wilden Neunziger
Dans son livre Lost and Sound, Berlin, Techno und der Easyjetset, le journaliste Tobias Rapp revient sur les débuts de la scène berlinoise. Au début des wilden Neunziger (les folles années 90), les premiers clubs sont créés. Avec ses friches industrielles et ses bâtiments abandonnés, la capitale allemande offre alors un terrain propice, et beaucoup de clubs se montent à la va-vite, dans un esprit de fête et de liberté. De plus, le vide juridique et l'absence de régulation facilitent l'occupation de lieux sans propriétaire défini, le journaliste rappelant au passage que la municipalité avait des problèmes bien plus urgents à régler…
Beaucoup de clubs étaient alors éphémères. Certains ouvraient pour le week-end, d'autres quelques semaines, et la scène fonctionnait d'abord grâce au bouche-à-oreille. Dans cette atmosphère semi-légale, nombre d'établissements tenaient leur nom de l'ancien bâtiment qu'ils occupaient. Ouvert en 1991, le Tresor, qui se trouve alors près de la Potsdamer Platz, occupe les anciennes chambres fortes souterraines d'un grand magasin. L'E-Werk s'établit dans une station électrique, tandis que le Friseur (les germanophones auront deviné) prend ses quartiers dans un ancien salon de coiffure.
C'est donc dans ce contexte très particulier qu'a émergé la nouvelle scène. Un environnement propice à l'exploration où beaucoup d'établissements se montent de façon transitoire. Mais ce qui faisait alors l'identité des clubs et qui a sûrement participé à la création du mythe de la nuit berlinoise est aujourd'hui un héritage difficile à faire perdurer…
À Paris, qui n'a pas connu cette atmosphère, on a, dès le départ, pris en considération les aspects les plus pragmatiques. «Chez nous, les loyers ont toujours été chers, s'amuse Arnaud Perrine, et il nous a fallu dès le début composer avec des contraintes spécifiques. Nos réglementations sont et ont toujours été très strictes. Sans compter la question des nuisances sonores sur laquelle, à Berlin, on est un peu plus clément. Notre modèle s'est donc construit en prenant en compte ces obligations, et ça nous rend peut-être aujourd'hui un peu plus résistants. Depuis 2024, Paris peut aussi compter sur le label "Club Culture", créé par le ministère de la Culture, qui reconnaît la valeur culturelle et artistique de certains établissements.»
Cette reconnaissance institutionnelle, qui profite surtout en matière d'image, existe aussi à Berlin. En mai 2021, le Bundestag a voté une résolution proposant la reclassification des clubs, afin qu'ils ne soient plus assimilés à des établissements de divertissement mais considérés comme des espaces culturels. En 2024, la scène techno berlinoise a été inscrite à l'inventaire allemand du patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO.
«Des lieux où l’on se dévoile»
Ce changement de statut a surtout une valeur symbolique et ne permettra pas de pallier les difficultés rencontrées par les clubs. Mais il met en lumière la question du sens que l'on donne à la fête… S'ils sont des lieux de divertissement et de culture, ils ont aussi un autre rôle, un rôle qu'Emiko Gejic connaît bien, elle qui baigne dans la culture club depuis toute petite.
Dans le Berlin des années 90, c’est enfant qu’elle se rendait à la Love Parade avec sa mère. «C’est aussi en club que j’ai rencontré la plupart de mes amis proches, confie-t-elle. En club, on entre en contact d’une autre manière. On y a d’autres conversations, des conversations plus profondes. On se retrouve dans un espace émotionnel où l’on peut se dévoiler. De plus, je pense que l’on sous-estime combien c’est important pour notre société de préserver ces espaces, alors que nous vivons aujourd’hui dans un monde où nous devons faire face à de nombreuses crises: le réchauffement climatique, les changements politiques et la montée de l’extrême droite…»
Un sentiment partagé par Elisa Elisa, qui se rappelle encore de sa première soirée au Berghain, il y a une quinzaine d'années. Elle considère aujourd'hui cette expérience comme «un moment clé» dans sa décision de devenir DJ: «J'étais avec des amis. On ne savait absolument pas à quoi s'attendre. Je me souviens de cette queue interminable dans le froid… Tout le monde parlait avec tout le monde, les gens étaient déguisés, il y avait une vraie curiosité et une envie de rencontrer l'autre. Bien sûr, on avait peur de ne pas rentrer, mais une fois dedans, j'ai découvert quelque chose de beaucoup plus profond que la musique: un véritable sentiment de liberté, d'acceptation et de communauté.»





























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