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MusiquePlus a lancé une petite révolution dans le milieu télévisuel québécois. Une autre révolution, plus grande encore et à laquelle les patrons de la chaîne n’avaient pas de réponse, a provoqué sa chute. C’est ce que l’on retient d’abord des propos de la cinquantaine d’artisans interrogés par la journaliste Marie-Lise Rousseau, qui articule dans son livre La musique dans le sang une « histoire orale » de la chaîne ayant lancé de nombreuses carrières dans le domaine des médias et promu des artistes que les radios commerciales ne diffusaient pas, contribuant ainsi au formidable essor de la musique d’ici dans les années 1990.
Le 1er août 1981 naissait aux États-Unis la chaîne musicale MTV. Trois ans plus tard, le producteur canadien Moses Znaimer inaugurait MuchMusic à Toronto. Au Québec, Pierre Marchand flaire aussi l’attrait du vidéoclip, et développe pour la chaîne câblée TVJQ l’émission Radio-Vidéo, qu’a animée nul autre que Claude Rajotte. Marchand s’alliera à Znaimer pour lancer MusiquePlus le 2 septembre 1986, ses émissions étant d’abord produites depuis les studios de Toronto. Il faudra attendre deux ans avant qu’elle n’inaugure ses studios montréalais, rue Sainte-Catherine Est, coin Hôtel-de-Ville.
Au cœur de Montréal, la chaîne écrit l’histoire, télévisuelle et musicale. Par son style visuel ouvert sur le monde, illustré par les grandes fenêtres donnant aux passants à voir l’intérieur du studio. Ses plans de caméra incongrus. Ses animateurs qui apprenaient leur métier en direct sur les ondes. Pierre Marchand, qui a décliné l’offre de participer à ce livre, est salué par les anciens VJ : « C’est lui qui nous a permis de faire toutes les niaiseries qu’on voulait, cite Marie-Lise Rousseau. Il ne nous a jamais dit qu’on allait trop loin. »
Face à un milieu télévisuel québécois déjà solidement implanté et encadré, MusiquePlus joue l’élève turbulent. À ses débuts, le vidéoclip québécois était encore rare (la chaîne n’en avait que deux douzaines à diffuser !) ; il s’est développé au fur et à mesure que la chaîne gagnait de jeunes adeptes et mettait en ondes de nouveaux animateurs qui, du jour au lendemain, sont devenus des stars du petit écran : Rajotte, Paul Sarrasin (son émission SolidRok), Sonia Benezra, puis « le Grand » Denis Talbot (l’un des derniers à quitter l’antenne, en 2014), plus tard Véronique Cloutier, Philippe Fehmiu, Mike Gauthier, Geneviève Borne, Rebecca Makonnen, Rej Laplanche, on en passe.
Marie-Lise Rousseau s’est inspirée, dans la forme, du récit fait par le journaliste américain Andy Green pour raconter les coulisses de la série The Office (The Office: The Untold Story of the Greatest Sitcom of the 2000s: An Oral History), pour raconter en 400 pages la naissance et la mort de MusiquePlus. Enchaînant les citations dans une succession de brefs chapitres, son récit hachuré, échevelé, est à l’image de ce que projetait la station. Il est surtout farci d’anecdotes savoureuses racontant l’envers du décor (moult techniciens et metteurs en ondes se sont aussi confiés à elle) et donnant du contexte à des entrevues marquantes — heureuses ou catastrophiques ! — diffusées en ondes.
« C’est tellement cliché à dire, mais j’ai découvert en travaillant sur ce projet combien important était l’esprit de famille qui unissait les artisans de MusiquePlus », explique Marie-Lise Rousseau, collaboratrice aux pages culturelles du Devoir. « Je ne m’attendais pas à ce que la majorité des gens à qui j’ai parlé soient restés avec ce sentiment d’appartenance hyperfort à l’endroit de la station, un sentiment qui perdure aujourd’hui. Ça a été un phénomène autant pour les spectateurs que pour ceux qui l’ont vécu de l’intérieur. »
Les extraits des entretiens choisis par l’autrice soulignent combien la chaîne s’est démarquée en présentant la diversité culturelle au petit écran et en osant embaucher de jeunes animateurs.
« MusiquePlus savait comment s’adresser aux jeunes d’une façon qui était authentique, soutient l’autrice. Il y avait un vrai sentiment d’appartenance entre les VJ et le public. Et puis, c’est vrai qu’ils étaient parfois très jeunes, parfois 16 ou 17 ans. Je n’en revenais pas, les Abeille Gélinas, Izabelle Desjardins, Nabi-Alexandre Chartier, c’étaient des ados lorsqu’ils sont arrivés devant la caméra de MusiquePlus. Aujourd’hui, ce serait impensable », et pourtant, le milieu de la télé traditionnelle se demande maintenant comment intéresser ces jeunes fréquentant TikTok, Instagram et YouTube pour y trouver leurs semblables.
Dès le milieu du livre, on commence à voir apparaître les fissures qui mèneront à l’écroulement de la station : avant même l’apparition de YouTube, souvent désignée par les ex-musiqueplussiens comme le chant du cygne du vidéoclip, on notait l’incapacité de la direction de la chaîne à embrasser la révolution Internet, qui a condamné MusiquePlus à vivre dans le siècle dernier.
À la lecture de La musique dans le sang, Marie-Lise Rousseau souhaite qu’on réfléchisse à la manière dont « les milieux des médias, de la télé, de la culture et de la musique ont évolué » pendant le règne de MusiquePlus et qu’on « se demande ce qu’on a perdu lorsque la chaîne fut débranchée. J’ai envie que la réflexion aille au-delà de la nostalgie, qu’on se pose des questions sur notre rapport à ces enjeux-là aujourd’hui, en consultant le passé pour mieux réfléchir au présent et à l’avenir ».
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