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Pour la deuxième fois en moins de deux ans, une murale du bédéiste québécois Michel Rabagliati a été vandalisée à Montréal. L’œuvre, située sur la façade de la Bouquinerie du Plateau, à l’angle de l’avenue du Mont-Royal et de la rue Saint-Hubert, a de nouveau été recouverte de graffitis. L’an dernier déjà, la même murale avait subi le même sort, cette fois sous un immense tag bleu portant la signature « NTFA », un groupe se réclamant de l’antifascisme.
Cette fois-ci encore, les médias rapportent l’indignation, les citoyens déplorent la perte d’une œuvre appréciée et l’on parle déjà de restauration. Puis, comme toujours, le cycle recommencera ailleurs.
Mais si le véritable problème ne résidait pas uniquement dans les tagueurs? Et si la société elle-même avait contribué, depuis une trentaine d’années, à banaliser cette culture?
Depuis les années 1990, le Québec – comme une bonne partie de l’Occident – semble avoir développé une étrange fascination pour le graffiti. Dans les écoles, les maisons de jeunes, les centres communautaires et les festivals, on a progressivement cherché à lui conférer une légitimité culturelle. Des murs lui ont été réservés, des concours ont été organisés, des subventions accordées. Les municipalités ont commencé à intégrer le graffiti dans leur mobilier urbain comme un symbole de modernité et de créativité.
À l’époque, cela semblait presque incontournable. Pour paraître jeune, branché et « dans le vent », il fallait des murs de briques couverts de grosses lettres multicolores. Impossible de regarder une émission comme Watatatow sans apercevoir, en arrière-plan, cette esthétique devenue le raccourci visuel de la jeunesse urbaine. À croire qu’un mur propre était devenu un signe de conformisme, alors qu’un mur couvert de peinture en aérosol incarnait nécessairement la liberté et l’authenticité.
Cette esthétique a pourtant terriblement mal vieilli.
Aujourd’hui, lorsqu’un citoyen traverse un quartier où les murs, les viaducs, les boîtes électriques et les façades commerciales sont couverts de tags, il n’a pas l’impression de circuler dans une immense galerie d’art contemporain. Il voit surtout une ville mal entretenue. Une ville où chacun semble pouvoir s’approprier le bien commun sans conséquence.
On répondra que les graffitis autorisés ne sont pas la même chose que les graffitis illégaux.
Juridiquement, c’est vrai.
Visuellement, beaucoup moins.
Car c’est précisément là que réside le problème. Depuis trente ans, nous avons consacré énormément d’énergie à expliquer que le graffiti pouvait être une forme d’expression artistique. Le résultat est qu’une même esthétique se retrouve aujourd’hui aussi bien sur les murs officiellement réservés aux graffeurs que sur les façades de commerces, les écoles, les ponts, les wagons de train… et désormais sur les murales de Michel Rabagliati.
À force de vouloir réhabiliter le graffiti, nous avons brouillé la frontière culturelle entre une œuvre commandée et un acte de vandalisme.
Cette confusion n’est pas sans conséquence.
Après tout, quel message transmet-on à une génération lorsque les institutions célèbrent les graffeurs dans un festival le samedi, puis dénoncent les graffitis sur une murale le lundi? On tente d’établir une distinction que le langage visuel lui-même ne permet plus vraiment de faire.
Il ne s’agit pas ici de prétendre que tous les auteurs de murales sont responsables des tagueurs, pas plus qu’un peintre classique ne serait responsable des graffitis gravés sur un monument historique. Il s’agit plutôt de constater qu’en romantisant pendant des décennies une esthétique fondée sur l’occupation spontanée des murs, on ne devrait peut-être pas être surpris que certains finissent par considérer tous les murs comme un canevas potentiel.
Les défenseurs du graffiti rappellent souvent que cette pratique existe depuis l’Antiquité. On en retrouvait effectivement à Pompéi. C’est exact.
Mais ce n’est pas parce qu’un comportement est ancien qu’il mérite d’être encouragé. Les Romains connaissaient aussi les combats de gladiateurs. L’argument historique ne répond pas à la véritable question : voulons-nous vraiment que nos villes ressemblent à cela?
L’exemple de New York est particulièrement révélateur. Durant les années 1970 et au début des années 1980, le métro était devenu célèbre pour ses wagons entièrement recouverts de graffitis. Certains y voyaient une forme d’expression populaire. Pour la majorité des usagers, c’était surtout le symbole d’une ville en perte de contrôle, où le vandalisme semblait avoir acquis droit de cité. Les autorités new-yorkaises ont finalement entrepris de nettoyer systématiquement les rames et d’empêcher la circulation des wagons nouvellement vandalisés. Non parce qu’elles étaient hostiles à la créativité, mais parce qu’elles avaient compris qu’un espace public constamment dégradé nourrit un sentiment d’abandon et d’insécurité.
Personne, aujourd’hui, ne réclame sérieusement le retour de ce métro couvert de peinture.
Alors pourquoi continuons-nous d’entretenir une certaine complaisance envers les tags qui envahissent nos propres villes?
Le vandalisme n’acquiert pas une valeur artistique simplement parce qu’il est réalisé avec une bombe aérosol plutôt qu’avec un marteau.
Il est peut-être temps de sortir d’une vision très « Watatatow » de la ville, où le graffiti est systématiquement présenté comme le signe d’une jeunesse libre, créative et authentique. Cette mythologie appartenait à une époque bien précise. Trente ans plus tard, elle semble surtout servir de caution culturelle à une pratique qui défigure les quartiers, décourage les commerçants et détruit parfois, comme on vient encore de le voir à Montréal, des œuvres que les citoyens apprécient réellement.
Il ne s’agit pas de partir en guerre contre la peinture en aérosol.
Il s’agit de redécouvrir une idée qui ne devrait pourtant avoir rien de révolutionnaire : un mur propre est souvent plus beau qu’un mur tagué, et une société n’a aucune obligation de présenter le vandalisme comme une forme de créativité.


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