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La maison mère de la Congrégation de Notre-Dame est à vendre. En attendant qu’une transaction soit conclue, les religieuses ont entrepris de se départir d’une partie de leurs biens. Des objets de toutes sortes, mais surtout des œuvres d’art d’intérêt très divers. C’est en tout cas une part importante de leur univers qui sera bientôt dispersée aux quatre vents. Leur déménagement de cet imposant édifice marque la fin d’un chapitre de l’histoire québécoise.
Institution majeure dans l’éducation des femmes, la Congrégation de Notre-Dame n’est plus constituée aujourd’hui à Montréal que d’une poignée de religieuses logées dans un bâtiment devenu beaucoup trop vaste pour elles. Situé à l’ouest de la rue Sherbrooke, cet immeuble conçu par l’architecte Jean-Omer Marchand est le sixième qu’elles occupent depuis la fondation de leur ordre en 1658. Longtemps utilisé comme école de secrétariat, le bâtiment abrite, à la cave, une partie de la mémoire de cette communauté à l’origine d’institutions comme le collège Villa Maria ou de la Faculté de musique de l’UQAM.
Plusieurs livres rares qu’elles ont accumulés se retrouvent depuis cette semaine dans les collections de l’UQAM. Le fonds est composé d’un peu plus de 2000 ouvrages rares et anciens, publiés entre 1585, de même que de 1500 ouvrages du XXe siècle. Ils couvrent les domaines de l’éducation, de la spiritualité et des humanités. La collection rassemble entre autres des manuels scolaires, des ouvrages religieux, des classiques littéraires et des titres qui illustrent la place qu’a prise l’enseignement de la musique au sein des activités de la congrégation.
« C’était naturel que ces livres aillent à cette université », affirme Stéphanie Manseau, la directrice des communications de la congrégation. « Notamment parce que la Faculté de musique de l’UQAM doit sa formation en bonne partie à sœur Corneille. »
Pourquoi les religieuses étaient-elles affublées de ces noms parfois si curieux ? Les novices proposaient trois noms à leur supérieure, explique Mme Manseau. « Mais dans le cas de sœur Marcelle Corneille, c’était bien son vrai nom ! »
Que faire de la montagne de documents d’archives, pour l’instant bien classés dans des voûtes ? D’ici deux ans, la congrégation prévoit la construction, sur le site de la Maison Saint-Gabriel à Pointe-Saint-Charles, d’un édifice neuf destiné à leur conservation. « Mais il reste bien des autorisations à obtenir », explique Gaël Jeannin, directeur des archives.
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Lors de notre visite, on aperçoit des liasses de travaux d’élèves soigneusement reliées. Elles qui furent présentées à l’Exposition de Paris en 1900. En ouvrant l’un de ces volumes au hasard, on tombe sur des considérations sur les abeilles, les ruches, le miel, le tout colligé dans une calligraphie parfaite. « Les religieuses voulaient montrer la qualité de leur enseignement. C’était en quelque sorte une publicité pour leurs institutions dans le monde », souligne Gaël Jeannin.
À l’étage, une immense fresque de l’histoire de la communauté est présentée sous verre dans un lourd cadre en bois de chêne.
L’objet est d’autant plus précieux que la communauté a beaucoup perdu de documents importants à la fin du XIXe siècle à la suite d’un incendie. « Ce cadre immense a survécu parce qu’il se trouvait à l’exposition universelle de Chicago ! Comment va-t-on faire pour sortir ça d’ici ? », se demande Stéphanie Manseau.
Les religieuses de la congrégation de Notre-Dame sont encore présentes aux États-Unis, mais aussi au Cameroun, au Japon et en Amérique latine. En témoigne une salle de séjour où s’agglutinent aussi bien des kimonos que des poteries et des objets variés derrière les vitres de présentoirs.
Ona B. Bessette dirige aujourd’hui la communauté. Née au Connecticut, elle a travaillé auprès de la nation Navajo en Arizona. C’est la troisième religieuse anglophone consécutive qui porte le titre de « leader ».
Sœur Bessette affirme parler français, mais elle ne semble pas le comprendre pour autant. Une croix bien en vue à son cou, elle affirme en anglais, près d’un vitrail représentant Marguerite Bourgeoys, que « c’est dans l’ordre des choses qu’on en arrive un jour à quitter une maison comme celle-ci ». Elle se dit à l’aise avec l’idée que sa communauté en vienne à se départir de quantité d’objets, notamment sa collection d’art.
Une communauté en peintures
« Plusieurs religieuses ont peint ou ont donné des cours d’art. Il est resté de tout cela quantité d’œuvres », explique l’archiviste Marie-Josée Morin. Comment transmettre un héritage accumulé pendant près de quatre siècles sans le réduire à une simple liquidation ?
Certaines de ces œuvres surprennent. Qui imaginerait des religieuses adeptes de la peinture abstraite ? Voici pourtant, entre bien d’autres, un tableau de sœur Rachel Raymond (1913-1976) dont les formes et les couleurs évoquent l’univers de Marcelle Ferron. Plus loin, un immense tableau moderniste de sœur Cécile Marois (1914-1979) propose une allégorie audacieuse des bâtiments de la Congrégation. Ces œuvres côtoient des représentations beaucoup plus conventionnelles. Un tableau grand format d’une religieuse au maintien condescendant devant de jeunes Autochtones a été peint par sœur Marie-Anne Hoffman (1847-1927).
Des céramiques, des statues de plâtres, des petits objets de toutes sortes sont entreposés. « Nous avons d’abord offert aux autres communautés de choisir tout ce dont elles voulaient. Puis, nous avons donné la possibilité aux proches de la communauté de se servir gratuitement. » Mais tout ce qui reste devra être dispersé au fil des prochains mois ou années. Une première vente en ligne d’objets est mise de l’avant en ce mois de juin, histoire de faire place nette pour de nouveaux occupants du bâtiment.
« On ne sait pas encore quand un nouveau propriétaire occupera les lieux, mais un déménagement pareil se prépare des années à l’avance », explique Gaël Jeannin, devant des centaines de plaques commémoratives, de trophées et de médailles diverses dont l’institution va se délester. « On a tout photographié, mais on ne va pas tout garder. » Même chose, par exemple, pour d’immenses drapeaux aux couleurs de la papauté. Un tri a par ailleurs été opéré aussi dans les milliers d’exemplaires de livres scolaires par les religieuses. « On ne conserve que deux exemplaires de chacun. »
Femmes d’exception
Environ 7000 femmes sont devenues religieuses dans cette communauté au fil du temps. Elles ont enseigné, administré, fondé des écoles, dirigé des institutions et contribué à façonner le Québec bien au-delà des murs du cloître.
Certaines ont connu des destins remarquables. Ainsi, lorsque sœur Sainte-Anne-Marie, née Marie-Aveline Bengle, meurt en 1937, deux mois après le frère André, le gouvernement de Maurice Duplessis lui accorde l’équivalent de funérailles nationales. Pour une femme, c’est alors une première au Québec. Cette pionnière de l’éducation des filles reçoit un hommage national que plusieurs grandes figures féminines québécoises devront attendre près de quatre-vingts ans avant d’obtenir. « Si elle n’avait pas été une femme, dit-on, elle aurait été nommée ministre », affirme Stéphanie Manseau tout en déplorant que le public ignore aujourd’hui son histoire.
« Au départ de cette congrégation religieuse, explique Mme Manseau, il n’était pas question pour ces femmes de se vêtir d’un costume religieux. Marguerite Bourgeoys l’indique clairement : les femmes doivent être vêtues comme tout le monde pour aller dans le monde. » Tout au plus portent-elles une croix au cou. Ce n’est que plus tard que la haute hiérarchie ecclésiastique leur imposera un costume.
À l’entrée du bâtiment de pierres grises qui abrite encore les religieuses pour un temps, une haute stèle de granit présente leur fondatrice comme la « mère de la colonie ».
Si on connaît l’existence du cœur du frère André comme un objet de culte, c’est en partie parce qu’il a été volé en 1973 dans des circonstances rocambolesques. On sait moins que le cœur de Marguerite Bourgeoys a lui aussi été prélevé pour être conservé et vénéré. Ce qu’il reste aujourd’hui de son cœur est exposé dans une sorte de petit mausolée de bois où viennent se recueillir les religieuses. « Lors d’un incendie, le cœur a brûlé. Les religieuses ont recueilli les cendres de l’autel où il se trouvait. C’est ce qui est préservé aujourd’hui. » Qu’est-ce qui restera demain du cœur de cette communauté ?
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