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La machine a-t-elle désormais le droit de vie et de mort?

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Si pendant des millénaires, la guerre a été avant tout une affaire d’hommes, sa version contemporaine accorde une place grandissante à des armements de plus en plus sophistiqués, guidés par l’intelligence artificielle (IA).

En témoignent les frappes américaines sur l’Iran orchestrées par l’IA ou l’utilisation par l’armée israélienne de plateformes « intelligentes » pour traquer et frapper des responsables du Hamas à Gaza. Alors que la présence de ces outils sur le champ de bataille est appelée à se généraliser, des questions morales vertigineuses émergent : l’homme a-t-il perdu son pouvoir de décision ? La machine a-t-elle désormais la permission de tuer ?

Dans une récente tribune parue dans Le Monde, la docteure en science politique et directrice du Centre géopolitique des technologies de l’Institut français des relations internationales (IFRI), Laure de Roucy-Rochegonde, redoute que le recours à l’IA dans le cadre des opérations militaires ne marginalise la prise de décision humaine. Elle croit que les militaires chargés de décider d’une frappe peuvent se sentir déresponsabilisés, l’analyse et la réflexion étant réalisées par la machine.

Pour nourrir sa réflexion, l’autrice de La guerre à l’ère de l’intelligence artificielle. Quand les machines prennent les armes (PUF, Paris, 2024) s’appuie notamment sur l’expérience israélienne à Gaza. Pour elle, l’accélération du rythme de la guerre conjuguée au déluge de données généré par l’IA altère la capacité de jugement humain. Dit autrement, les opérations deviendraient trop rapides pour être pleinement comprises et encadrées par l’homme.

Peur de « l’effet Terminator »

Olivier Sibony, professeur à HEC Paris et à l’Université d’Oxford et spécialiste de la prise de décision, abonde dans ce sens. Il met en cause la tendance humaine qui consisterait à accorder une confiance excessive à la technologie.

« On est face à la définition même du biais d’automatisation. C’est un vrai danger parce que, moralement et juridiquement, on ne sait pas à qui demander des comptes s’il y a un problème, ou quand on parle de vie ou de mort », résume-t-il en entrevue avec Le Devoir.

Le professeur appelle la communauté internationale à encadrer rapidement l’usage militaire de l’IA, en instaurant par exemple des moratoires, voire en décrétant des interdictions.

Mais alors, risque-t-on de voir les machines prendre le contrôle ? Pour le coauteur du livre Faut-il encore décider ? La décision humaine à l’ère de l’intelligence artificielle (Flammarion, 2026), on n’en est pas encore là. L’IA peut être vertueuse lorsqu’utilisée dans le bon contexte et avec le bon encadrement. M. Sibony refuse donc de voir dans l’apparition de l’IA sur les théâtres d’opérations un « effet Terminator », idée selon laquelle les armes intelligentes seraient susceptibles de se retourner contre nous.

C’est pourtant le point de vue de certains experts de l’intelligence artificielle, au premier rang desquels le chercheur québécois Yoshua Bengio, qui met en garde contre les dangers d’une technologie échappant à notre contrôle. Selon ce père fondateur de l’intelligence artificielle, les IA pourraient être prêtes à tuer pour rester en vie.

La ligne rouge

Pour la philosophe Marie-Des-Neiges Ruffo de Calabre, enseignante à l’Université de Namur et autrice du livre Itinéraire d’un robot tueur (Le Pommier, 2019), on assiste à une évolution logique de l’accélération de la technologie et de l’automatisation. Selon elle, l’usage militaire de l’IA ne serait pas une mauvaise chose en soi.

« Tout dépend de comment c’est fait, comment c’est programmé et dans quel but c’est utilisé. Ce qui choque l’esprit humain, c’est l’étendue de la rapidité des frappes qu’on peut mener aujourd’hui », affirme-t-elle au Devoir.

« On arrive à une situation où on se rend compte que l’humain n’a peut-être plus sa place sur le terrain militaire. Et puisque l’humain est devenu inapproprié pour mener ces guerres de haute intensité, il faudrait des robots pour la mener. C’est un argument qu’on retrouve depuis qu’on a armé les drones. »

Mais alors, quels pourraient être les garde-fous pour encadrer l’usage militaire de l’IA ?

« Ce sont justement les mêmes depuis l’époque où l’on parlait d’armer les drones. Il ne doit pas exister de système qui puisse à la fois cibler et tirer sans intervention de l’humain lors d’une de ces deux étapes. Pour moi, c’est la ligne rouge », plaide Marie-Des-Neiges Ruffo de Calabre.

« L’IA peut être intéressante pour l’autonomie du vol, ou lors de la reconnaissance du terrain. En revanche, dès lors que l’on choisit de déclencher le tir ou de déterminer quelle est la cible à abattre, il faut que l’humain ait eu le temps de vérifier la donnée de la machine. »

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