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«La grande mécanique»: ce que cache la «crise migratoire»

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Les images défilent sur nos écrans, presque sans interruption. Embarcations surchargées au large de la Méditerranée, silhouettes épuisées franchissant le Rio Grande, tentes battues par le vent à Calais. À chaque crise, le même récit ressurgit, simplifié à l’extrême, celui d’un monde occidental assiégé par « les migrants ». Et, avec lui, une mécanique politique et médiatique bien rodée, qui transforme des trajectoires humaines en épouvantail.

C’est précisément ce système que dissèque La grande mécanique. Dans cette bédé documentaire percutante, Anne-Marie Saint-Cerny et Djibril Morissette-Phan ne se contentent pas de raconter les migrations, ils en révèlent les rouages comme on démonterait une machine pour en exposer la logique interne, froide, méthodique, implacable. À la croisée de l’enquête de terrain et d’une écriture visuelle saisissante, l’ouvrage met à nu une réalité largement méconnue, trop souvent déformée par les clichés.

Depuis une décennie, une formule s’impose dans le débat public, répétée jusqu’à l’usure. « C’est la faute aux migrants. » Elle circule, se décline, se radicalise. Mais que recouvre-t-elle réellement ? « La première question que je me suis posée, c’est “de quoi parle-t-on au juste ?” », confie au Devoir Anne-Marie Saint-Cerny en entrevue téléphonique. « Et très vite, je me suis rendu compte qu’on nous disait n’importe quoi. »

Autrice, recherchiste et militante, elle a passé près de quatre ans à arpenter les zones de rupture où se joue concrètement la question migratoire. À Calais, d’abord, dans le nord de la France, où elle séjournera à deux reprises, dont deux mois au cœur des dispositifs d’aide. Puis à Prague, aux premiers jours de la guerre en Ukraine, au plus près des flux de réfugiés fuyant l’invasion russe. Enfin, aux États-Unis, le long de la frontière mexicaine et dans cette Amérique rurale délaissée qu’elle décrit comme « l’Amérique trumpiste », où la misère affleure tout autant. « Je voulais voir, comprendre ce qui se passe sur le terrain, mais aussi chez nous, dans nos sociétés dites d’accueil. »

Ce double regard traverse La grande mécanique et en constitue en quelque sorte le fil directeur. Loin du récit linéaire, l’album déploie une véritable grille de lecture. Trois murs structurent ce qu’elle nomme la « mécanique » : celui des pays de départ, où les politiques d’externalisation maintiennent les migrants à distance ; celui des pays de transit, où des régimes autoritaires sont rémunérés pour contenir les flux ; et enfin le mur administratif, « un mur de papier total », qui permet de refouler les migrants en toute légalité apparente.

Ce dispositif, la bande dessinée le rend visible, presque palpable. Le choix de la forme littéraire n’a rien d’anodin. « Faire du documentaire, c’est aride et ardu, explique l’autrice. Or, la seule chose qui change le monde, ce sont les émotions. Sans le cœur, il n’y a rien qui se passe. » Elle ajoute que le dessin permet ainsi d’incarner ce que les statistiques tendent à effacer, de redonner chair à ce que le discours réduit trop souvent à des données.

Encore fallait-il trouver le regard juste. Djibril Morissette-Phan, artiste visuel formé aux codes du comics et publié chez Marvel, s’impose rapidement. « Elle avait déjà fait un énorme travail de recherche quand elle m’a contacté, raconte le dessinateur au bout du fil. Nos discussions ont surtout porté sur l’angle, sur le point de vue à adopter. On était dans la même longueur d’onde, on partage les mêmes valeurs. »

Très vite, le projet prend une direction claire, celle de ne pas faire un récit de migrants, mais de se concentrer sur les sociétés d’accueil. « Anne-Marie et moi, on n’est pas des personnes migrantes », souligne l’artiste, dont le parcours reste pourtant marqué par cette histoire, sa mère, d’origine vietnamienne, ayant trouvé refuge au Québec pendant la crise des boat people, un héritage qu’il a déjà exploré en 2020 avec sa sœur dans Khiêm. Terres maternelles. « Donc, on a choisi de parler de notre position à nous, de nos responsabilités, de nos perceptions. »

Leur collaboration devient alors centrale. « À partir du moment où on s’est assis ensemble, ça a été totalement à deux, affirme Anne-Marie Saint-Cerny. On discutait chaque scène, chaque idée. » Djibril Morissette-Phan évoque un travail presque fusionnel. « On mettait des Post-it sur le mur, on cherchait à simplifier une réalité extrêmement complexe. Le plus difficile, c’était de trouver une structure claire. »

Cette exigence de clarté se prolonge dans l’esthétique de l’album. Le dessin, frontal, parfois âpre, évite toute démonstration appuyée. Pour rendre sensible la complexité du sujet, les auteurs introduisent la figure du cube Rubik, métaphore d’un système aux multiples faces, sans solution simple. « On voulait quelque chose de percutant, mais aussi d’accessible, précise l’artiste. Éviter le voyeurisme, éviter d’en rajouter. » La couleur, qu’il maîtrise de bout en bout, devient alors un véritable langage, en jouant sur les décalages et les atmosphères pour faire jaillir la tension.

Des vies réduites à des flux

Au cœur de l’opus, une idée émerge peu à peu, celle d’une déshumanisation qui ne relèverait pas de la dérive, mais d’un processus. « Quand on parle de “small boats” en Angleterre, on transforme des êtres humains en objets, analyse l’autrice. On ne parle plus de personnes, mais de choses qu’on peut déplacer, renvoyer ou jeter. » À l’inverse, elle évoque Brownsville, au Texas, ville majoritairement latino et parmi les plus pauvres des États-Unis, devenue un point de passage crucial pour les migrants.

Là-bas, aux abords du mur frontalier, des habitants déposent, çà et là, des fleurs en plastique aux couleurs éclatantes, autant de gestes pour marquer la présence de ceux que l’on ne voit plus ou qui ont disparu. « Eux réhumanisent avec des objets. » Le contraste frappe dans cette ville où, à quelques mètres à peine, se dressent les installations criardes de SpaceX. « Des migrants échouent littéralement au pied des fusées du multimilliardaire Elon Musk », observe-t-elle.

La fracture entre abstraction et incarnation habite l’ensemble de l’ouvrage. Sur les pages de l’album, les visages des migrants sont réinventés afin de préserver leur anonymat, protéger leur dignité et garantir leur sécurité. « On voulait préserver l’anonymat, explique Djibril Morissette-Phan, ne pas inventer une vie intérieure qu’on ne connaît pas. » Ce parti pris esthétique devient un choix éthique, refusant toute appropriation ou toute simplification du réel.

Mais La grande mécanique ne s’arrête pas à la dénonciation. L’album met en lumière une proximité troublante entre ceux qui arrivent et ceux qui accueillent. « Les gens qui sont antimigrants ont souvent une détresse qui n’est pas si différente, note Anne-Marie Saint-Cerny. À la fin, on pleure tous pareil. »

Dès lors, le discours dominant apparaît sous un autre jour. « Dire que les migrants sont responsables des problèmes sociaux, c’est un faux débat, tranche l’autrice. On met des milliards pour les repousser, on investit dans la surmilitarisation, mais presque rien pour l’accueil ou pour soutenir nos propres populations. »

Visuellement, cette logique se traduit par une progression inexorable. À chaque étape, les possibilités se réduisent, les marges de manœuvre s’amenuisent, jusqu’à l’issue, l’expulsion. « Une fois qu’on avait compris le système, tout s’est mis en place, se souvient le dessinateur. Le visuel a suivi. »

Dans un paysage saturé de chiffres et de slogans, l’ouvrage propose un autre rythme. Celui de l’observation, du doute, de la complexité assumée. Loin des réponses toutes faites, le livre invite à regarder autrement, et peut-être à reconsidérer ce que l’on croit savoir.

Puisque derrière la machine, il y a des choix. Derrière les politiques, des regards. Et derrière chaque mot — migrant, réfugié, clandestin, travailleur temporaire —, une humanité que l’on décide, ou non, de voir.

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