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La génération Z est-elle vraiment plus misogyne que les boomers ?

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Slate, Les Inrocks, Ouest France... Nombreux sont les sites d'actualité reprenant un sondage publié par le King’s College de Londres au début du mois de mars 2026. Ils relaient tous sa conclusion : la génération Z (Gen Z) - celle née entre 1996 et 2012 - serait plus misogyne que les baby-boomers (BB) - nés entre 1945 et 1960. En effet, en lisant le sondage, mené auprès de 23 000 individus dans 29 pays, on constate que les hommes et les femmes de cette génération sont plus nombreux à être d'accord avec de nombreuses affirmations à caractère sexiste, misogyne et rétrograde par rapport aux baby-boomers.

Pour ne prendre que quelques exemples : une vraie femme ne devrait jamais initier de rapports sexuels (respectivement 21 % et 12 % pour les hommes et les femmes de la Gen Z contre 7 % pour les BB), une femme doit toujours obéir à son mari (31 % et 18 % contre 18 % et 6 %), une femme ne devrait pas paraître trop indépendante (24 % et 15 % contre 15 % et 9 %). Pourtant, comme la plupart des sondages, ce dernier présente deux écueils majeurs qui ne permettent pas de tirer cette conclusion : sa prétention à mesurer la misogynie d'une part et celle consistant à affirmer qu'il existe une réelle différence entre les pourcentages obtenus. 

Pourquoi ces deux écueils en sont-ils ? 

La mesure 

Commençons par le premier écueil. Lorsqu'on souhaite évaluer la psychologie des individus (l'attitude misogyne étant une composante de la psychologie des personnes), il existe une méthodologie bien précise. Voyons un aperçu de cette dernière en omettant les détails trop techniques.

Tout d'abord, il faut parcourir la littérature scientifique afin de mieux saisir le concept (on parle aussi de « construit », conformément au fait qu'il n'est pas immédiatement observable et qu'il est donc « construit » à l'aide d'une échelle d'items) que l'on cherche à mesurer, c'est-à-dire en cerner les dimensions, l'étendue et les limites. Cette étape est absolument nécessaire pour être en accord avec ce qu'on appelle la théorie définitoire du concept, c'est-à-dire les connaissances actuellement valides qui permettent de fonder sa définition.

Ensuite, à l'aide de cette exploration, il faut développer une échelle composée d'items correspondant à certaines dimensions (on parle aussi de facteurs) que l'on suppose exister pour ce « construit », puis les affiner conformément à la théorie définitoire.

Enfin, il faut vérifier que notre échelle possède certaines qualités psychométriques (c'est-à-dire relatives à la mesure de la psychologie des personnes) qui sont au nombre de trois :

  • la sensibilité (l'échelle doit permettre de discriminer les personnes qui sont misogynes des personnes qui ne le sont pas) ;
  • la fidélité (l'échelle doit faire le moins d'erreurs de mesure possible, c'est-à-dire ne pas dire que quelqu'un est misogyne s'il ne l'est pas et inversement) ;
  • la validité (l'échelle doit permettre de mesurer effectivement la misogynie et pas autre chose). Spoiler alert : les sondages n'utilisent jamais d'échelles psychométriques et ce n'est d'ailleurs pas leur rôle (quel est-il, ça c'est une autre question).

Le problème se situe alors souvent dans ce qu'on fait dire aux données du sondage. Ici, tout ce que disent les pourcentages présentés plus haut c'est que X % d'hommes et de femmes de la Gen Z interrogés sont d'accord avec certaines affirmations contre X % d'hommes et de femmes de la génération des BB interrogés. Et c'est tout ! 

Le problème de la différence

Le second écueil réside également dans l'interprétation que l'on fait des données du sondage. Si l'on s'en tenait à l'énumération simple présentée à la fin du précédent paragraphe, tout irait bien. Pourtant, l'institut de sondage comme les sites d'actualités qui reprennent l’information ne peuvent pas s'empêcher de faire un pas de trop : ils prétendent que cette différence existe en général, en affirmant que, dans leur totalité respective, la Gen Z est plus misogyne que la génération des BB. 

Dès lors, outre le problème psychométrique, il y a le problème de la différence entre deux groupes. En sciences, lorsqu'on veut comparer des différences entre des groupes, plusieurs méthodes existent et permettent de répondre à la question suivante : « est-ce que la différence que j'observe est due au hasard ou est-elle due à un facteur en particulier ? » en l'occurrence ici, la génération.

Entre attentes divergentes et transformation technologique, quelle place les managers sont-ils prêts à offrir à la jeune génération lorsqu'elle arrive sur le marché du travail ? © Andrea Migliarini, Getty Images
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Encore une fois, ce n'est pas le rôle d'un sondage que de réaliser des tests statistiques (vraiment, on se demande quel est son rôle) mais, sachant cela, il ne peut pas exclure l'éventualité que cette différence soit une fluctuation aléatoire due à plusieurs facteurs entrelacés.

Le sondage, réalisé auprès de 23 000 individus, souffre de deux écueils. © DisobeyArt, Adobe Stock

Que dit la littérature scientifique en psychologie sur… 

La misogynie

Pourtant, il existe bien une échelle psychométrique de la misogynie. Comme toute échelle scientifique, elle a ses limites, mais a le mérite d'avoir suivi la procédure décrite au début de la partie précédente. Elle se compose de 10 items qui permettent d'évaluer les trois dimensions identifiées de la misogynie :

  • la méfiance envers les femmes ;
  • la dépréciation des femmes ;
  • le fait de considérer que les femmes sont, par nature, des personnes qui manipulent et exploitent les autres.

Les études réalisées à l'aide de cette échelle suggèrent que la misogynie est plus forte chez les hommes que chez les femmes sur l'ensemble des trois dimensions et que la misogynie décroît avec l'âge sur la deuxième et la troisième dimension et reste stable sur la première.

Dès lors, on peut affirmer (pour les populations anglophones et britanniques en tout cas, les études utilisant cette échelle ayant été réalisées dans ce cadre) qu'il semble que les hommes de la Gen Z déprécient moins les femmes et les considèrent moins comme des personnes qui manipulent et exploitent les autres que ne le font les BB. En revanche, ils semblent tout autant méfiants envers les femmes que leurs homologues BB.

Bien sûr, une échelle psychométrique est loin d'épuiser ce qu'il y a à dire sur la misogynie et la façon dont elle se répand et se modifie dans l'espace social au fil du temps et de façon différenciée au sein des groupes, mais elle représente à l'heure actuelle le moyen standardisé le plus fiable pour mesurer l'attitude des individus. 

Le sexisme 

Dans la vie quotidienne, on peut facilement prendre pour synonyme des concepts différenciés dans la littérature spécialisée. Là où la misogynie fait référence à une attitude hostile envers les femmes, le sexisme regroupe l'ensemble des attitudes qui vont différencier des groupes sur la base de leur sexe perçu.

Il se compose de deux dimensions : le sexisme hostile (qui ressemble un peu à la misogynie) et le sexisme bienveillant (qui réfère à l'ensemble des comportements bienveillants envers les femmes tout en les cantonnant à des rôles genrés restreints). On appelle cela le sexisme ambivalent, étant donné qu'il cumule des aspects hostiles et des aspects bienveillants. 

La startup Unbias se donne pour mission d’outiller les concepteurs d’intelligence artificielle éthique. © Unbias
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À ce sujet, une récente méta-analyse donne des résultats teintés d'espoir et de méfiance. En effet, elle suggère que le sexisme hostile diminue globalement dans le monde tout en montrant que le sexisme bienveillant, lui, tend à augmenter. Selon les théoriciens et théoriciennes du sexisme ambivalent, l'un comme l'autre servent à légitimer l'idéologie patriarcale.

Selon une méta-analyse, le sexisme hostile diminue globalement dans le monde tout en montrant que le sexisme bienveillant tend à augmenter. © Pict Rider, Adobe Stock

Ces résultats sont cohérents avec une autre étude, publiée en 2017, qui analyse l'évolution du sexisme à travers les âges et montre que si le sexisme hostile tend à baisser en grandissant, le sexisme bienveillant progresse. Sachant cela, il faut garder à l'esprit que le sexisme en tant que tel ne diminue probablement pas tant que cela, mais change juste de visage afin de s'adapter à son époque.

Pourquoi la conclusion de ce sondage a-t-elle été si facilement relayée ?

Maintenant que vous savez tout cela, il faut se demander pourquoi la conclusion de ce sondage a circulé aussi facilement dans la presse ou sur les réseaux sociaux, sans un minimum de critique. À titre d'hypothèse, il est fort probable qu'elle soit venue conforter la perception de deux phénomènes bien réels : la progression des idéologies masculinistes conduisant de nombreux hommes à se radicaliser et l'omniprésence des violences faites aux femmes dans la société. 

Le masculinisme

Enfonçons tout de suite une porte ouverte : l'idéologie masculiniste n'est pas le contraire du féminisme. La première traduit une volonté de conserver une domination là où la seconde est une lutte pour l'émancipation.

Cela étant dit, une récente revue de littérature montre que le développement de l'une des sous-branches de la manosphère (les communautés en ligne qui portent et répandent l'idéologie masculiniste dont un récent documentaire de Louis Theroux diffusé par Netflix donne un bon aperçu), les incels (pour Involuntary Celibate ou célibataire involontaire), dont l'éclosion commence autour des années 1990, a été grandement facilité par les technologies émergentes.

 un concept décortiqué dans une récente étude néo-zélandaise. © peopleimages.com, Adobe Stock
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Une autre étude, qui a analysé les discours d'Andrew Tate, l'un des influenceurs masculinistes les plus connus proche de l'extrême-droite américaine et notamment accusé de viols, de traite d'êtres humains, de blanchiment d'argent et de relations sexuelles avec des mineurs, montre que les discours misogynes s'expriment beaucoup plus facilement en ligne.

Aussi, l'idéologie néolibérale consistant à favoriser un climat de compétitivité et embrassant des mythes sur le mérite et le travail, ravive la naturalisation de nombreuses normes genrées et peut participer à une certaine volonté des hommes, à un moment de leur parcours et de leur trajectoire de vie, d'adhérer aux idéologies masculinistes.

Ce phénomène explique alors, peut-être, que cela n'ait choqué personne qu'un sondage montre que la misogynie était plus élevée chez la Gen Z que chez les BB. En effet, il est un adage bien connu en sciences politiques qui veut que les franges les plus radicalisées d'un mouvement fassent le plus de bruit. Dès lors, il se pourrait que cette omniprésence des masculinistes en ligne et cette progression significative (qu'il ne faut en aucun cas minimiser), presque banalisée désormais, contre laquelle la justice semble en difficulté, aient pu influencer la réception de la conclusion du sondage.

Violences envers les femmes 

Le masculinisme n'a pas émergé de nulle part, mais a probablement profité du terreau fertile de nos sociétés patriarcales. Dans l'espace social circulent encore et toujours des représentations et des stéréotypes concernant les normes et les rôles de genre, conduisant les hommes à adopter des attitudes au mieux différenciées au pire hostiles à l'égard des femmes. Ces attitudes, à l'aide d'autres facteurs systémiques, se traduisent très souvent, pour ne pas dire toujours, par la mise en acte d'une forme de violence, qu'elle soit psychologique, physique ou sexuelle.

Les agressions sexuelles au travail constituent un facteur de risque d'hypertension chez les femmes victimes. © Photographee.eu, Adobe Stock
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Tout cela n'est pas la description d'un passé lointain, mais la réalité quotidienne des femmes. Pour la seule année 2024, on compte 107 victimes de féminicides, 270 tentatives de féminicides et 906 femmes victimes de (tentatives de) suicide faisant suite au harcèlement par un (ex-)conjoint, selon le ministère de l’Intérieur

Trop de femmes sont victimes de violences psychologiques, physiques ou sexuelles. © Prostock-studio, Adobe Stock

Toujours selon le gouvernement, le nombre de femmes âgées de 18 ans et plus qui, en 2023, ont été victimes de violences physiques, verbales ou psychologiques et/ou sexuelles au sein du couple, est estimé à 376 000 femmes. Des chiffres qui sous-estiment très probablement la réalité. Et au-delà des chiffres, lorsqu'on écoute le vécu des femmes, pas une seule ne semble avoir été exemptée de la violence masculine. Dans cette perspective, il est fort possible que l'inscription dans une réalité violente, hostile et systématiquement menaçante, ait influencée la réception des conclusions du sondage. 

La violence faite aux femmes est présente dans toutes les cultures et pays du monde, et à une fréquence très élevée, puisqu'elle touche environ une femme sur trois. © European Parliament, Flickr, cc by nc nd 2.0
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Endiguer la violence, un enjeu nécessairement politique

La construction de la violence sexiste est politique. Toutes les générations subissent de plein fouet l'apprentissage et l'internalisation des normes et des stéréotypes de genre. D'un côté, les jeunes garçons se socialisent en se différenciant radicalement des femmes jusqu'à les considérer comme des objets permettant de mesurer leur valeur. De l'autre, les jeunes filles se socialisent en apprenant à se considérer comme des objets dont la valeur dépend du regard masculin.

Pour simplifier une littérature féministe foisonnante : du côté des garçons, ceux-ci apprennent à se considérer comme sujets de leur propre vie, en toute indépendance, les filles étant reléguées au rang de choses que l'on possède. Du côté des filles, celles-ci apprennent à se considérer comme des objets au service des désirs des autres, notamment des hommes. Heureusement, les luttes et les différentes vagues féministes ont participé à mettre en lumière ces dynamiques, à les questionner et à les renverser pour qu'elles ne soient plus considérées comme allant de soi.

Quelque 230 000 femmes sont victimes de viol, tentative de viol et/ou agression sexuelle chaque année en France. La star-up Mauve a créé une plateforme gratuite et sécurisée pour accompagner les victimes. © Freepik
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Finalement, même si la Gen Z n'est pas plus misogyne que les BB selon les données scientifiques actuellement disponibles, cela ne change pas la réalité du vécu des femmes : violences sexuelles, violences psychologiques, violences physiques et féminicides, toujours trop nombreux. La structure de la société est toujours patriarcale, des mythes légitimant la violence envers les femmes, tels que l'idée que la violence soit une forme d’expression de l’amour romantique, circulent encore. En ligne, des hommes se radicalisent et cela donne lieu à des attentats masculinistes ainsi qu'à un éventail de violences systématiques à l'égard des femmes dans tous les contextes de la vie.

Il faut donc lutter politiquement contre cela. Si cela passe évidemment par l'éducation, des interventions au sein des écoles, de la création de contenus, etc., cela ne saurait suffire, au risque d'individualiser cette problématique systémique. C'est le système dans sa totalité qui est responsable de cet état de fait et c'est donc ses rouages (représentations sociales des normes et des rôles de genre, légitimation de la domination masculine, justice inefficace à l'égard des violences sexistes et sexuelles, etc.) qui doivent être pris d'assaut. 

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