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Sur les réseaux sociaux, les plateaux de télévision ou encore au sein des entreprises, tout le monde parle de cette fameuse gen Z, la génération née entre la fin des années 1990 et le début des années 2010. Dans le monde du travail, elle s'impose avec le récit d'une jeunesse affranchie de toute contrainte. Non aux manageurs toxiques. Non aux cadences insoutenables. Un problème avec la RH? Démission. Mal payé? Démission. Cette image flatteuse masque en réalité des inégalités sociales marquées entre jeunes: selon les derniers chiffres de l'Insee, 21,1% des 15-24 ans actifs étaient au chômage au premier trimestre 2026. Une hausse de deux points sur un an et un niveau plus de deux fois supérieur à celui de l'ensemble de la population active. Dans ce contexte, les trajectoires sont loin d'être uniformes.
«J'ai dû accepter des missions qui ne me plaisaient pas pour avoir de l'argent», témoigne Ilyes*, un jeune homme de 18 ans issu d'un milieu modeste, sans autre diplôme que le baccalauréat et dont le parcours fait partie de ceux pour qui le choix reste limité. Depuis quelque temps, il enchaîne les boulots alimentaires: charpentier, livreur, préparateur de commandes en 3x8. «Je n'ai pas le choix, c'est une question de survie», poursuit Ilyes. Des emplois précaires dont les conditions lui sont «horribles», selon ses mots. «Des fois, je n'étais pas d'accord avec mon manageur, mais je ne disais rien parce que sinon j'étais viré.» Dans ces conditions, dire non devient difficile, voire impossible. Le discours de la génération Z émancipée des contraintes du monde du travail semble bien éloigné de sa réalité.
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«Ce n'est pas une affaire d'âge, mais de ressources»
L'idée de s'imposer dans le monde professionnel et de changer son rapport au travail ne relève, pour certains jeunes, «pas d'une affaire d'âge, mais de ressources», explique Dominique Glaymann, professeur émérite de sociologie et chercheur au Centre Pierre-Naville de l'Université Évry Paris-Saclay. «Si vous êtes issu d'une famille qui peut vous accompagner financièrement, vous avez d'autres possibilités, y compris pour être plus exigeant vis-à-vis d'un employeur», précise-t-il. Dans ce cas, le refus d'un emploi ou une démission peut effectivement relever du choix ou de la stratégie. À l'inverse, pour d'autres jeunes comme Ilyes, le rapport au travail est davantage vu comme contraignant.
À ces difficultés s'ajoute une autre réalité qui continue de peser sur l'insertion professionnelle des jeunes: les discriminations à l'embauche. Malgré les évolutions du marché du travail, elles restent un frein important pour une partie de la jeunesse. Une enquête de la Défenseure des droits réalisée avec l'Organisation internationale du travail (OIT) révèle, entre 2016 et 2024, une augmentation des discriminations dans l'emploi. Les personnes jeunes et perçues comme d'origine étrangère sont les plus touchées. Pour Ilyes, jeune noir et issu d'un quartier prioritaire, ces obstacles s'accumulent. Il a envoyé plus d'une centaine de CV pour décrocher une alternance dans l'industrie, sans obtenir de réponse positive.
«Les débutants sont la partie de la population active la plus sensible à la conjoncture. Dès qu'il y a un ralentissement économique, on supprime d'abord les emplois non durables: CDD, intérims, débutants», détaille Dominique Glaymann. Les jeunes sont particulièrement vulnérables aux variations du marché de l'emploi, indépendamment de leurs compétences ou de leur motivation.
Pour autant, dans le débat public, ces contraintes structurelles sont fréquemment interprétées sous l'angle d'un manque: manque d'implication, manque de sérieux, refus de travailler. Ces clichés ne sont pas propres à la génération Z, c'est un mécanisme qui se répète, chaque génération étant fréquemment accusée de ne plus partager les valeurs de la précédente. Successivement, parmi les personnes nées au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, les baby-boomeurs, les membres de la génération X, puis les millennials (génération Y) ont pu être décrits comme moins travailleurs, moins loyaux, moins engagés que leurs aînés.
La gen Z «affranchie» du travail, une étiquette générationnelle erronée
Les difficultés rencontrées par les jeunes face au chômage et à la précarité sont souvent renvoyées à des caractéristiques supposées propres à leur génération, tandis que le contexte économique et social passe à la trappe. «Les jeunes sont aussi hétérogènes socialement que le reste de la population», rappelle Dominique Glaymann.
Regrouper des individus très différents sous une même étiquette générationnelle donne une illusion d'unité qui ne correspond pas aux réalités observées sur le marché du travail, même si une génération peut avoir des référentiels communs. «Cette image ne profite à personne. Elle est un désavantage pour un certain nombre des individus appartenant à cette tranche d'âge», commente le sociologue. En assignant à toute une génération des comportements qui n'appartiennent qu'à une frange privilégiée, le récit de la génération Z «affranchie» du travail invisibilise celles et ceux qui n'ont pas les moyens financiers pour agir ainsi.
Florence Ihaddadene, maîtresse de conférences à l'université de Picardie Jules-Verne et sociologue spécialisée dans les politiques publiques dédiées aux jeunes, va dans le même sens. «Il n'existe pas de gen Z, tranche-t-elle. C'est un terme managérial, voire une nouvelle mode, dont le discours trouve de l'écho à travers les médias et qui vient masquer les inégalités de classes. Les jeunes qui ont le choix sont ceux qui disposent d'une situation confortable.» Les autres composent comme ils peuvent, avec ce qu'ils ont. Entre jeunes diplômés et non diplômés, entre femmes racisées et autres profils, les lignes de fracture sont multiples, ajoute aussi Florence Ihaddadene.
Quand l'inacceptable devient la norme au travail
Oser dire non pour ne plus subir des conditions de travail insoutenables semble hors de portée pour une partie de la jeunesse. Non pas parce qu'ils l'ont choisi, mais parce qu'ils n'ont jamais eu d'autre expérience à laquelle comparer la leur. Parfois, l'inacceptable finit par devenir la norme pour certains jeunes.
Ainsi Tom*, un jeune homme de 24 ans qui fait ses armes dans l'hôtellerie-restauration depuis l'âge de 18 ans, raconte cette anecdote. Un jour, pendant son service, son manageur lui lance: «C'est un milieu d'hommes, tu ne vas pas faire ta chochotte.» Habitué, Tom ne saisit pas la gravité des propos. «Je pense que j'étais sous emprise: si j'arrête, qu'est-ce que je fais?, glisse-t-il un peu gêné. C'était une relation toxique, je n'arrivais pas à m'en défaire. Il n'y avait rien qui me faisait plus souffrir. Très jeune, on nous met dans la tête que la restauration est un métier très difficile.»
L'ambiance délétère, les conditions de travail et les horaires dépassant les 50 heures par semaine l'ont poussé à adopter une mauvaise qualité de vie. Tom joue aux jeux vidéo, se couche très tard et se laisse tenter par les drogues douces pour tenir cette charge de travail. Longtemps, il ne parle à personne de ses difficultés au travail, pas même à ses parents. «J'ai mis beaucoup de temps à leur dire que ça n'allait pas. Pour eux, le travail est tout ce qui compte.»
Le jeune homme a quand même fini par se confier à eux. Mais déçus, ses parents ont insisté pour qu'il continue malgré tout dans cette voie professionnelle. Tom a tenu encore un temps, jusqu'à ce qu'une perte de poids inquiétante l'oblige à quitter son emploi. Après un rendez-vous avec une psychologue, le jeune homme comprend qu'il a vécu un burn-out. Un diagnostic qui lui permet enfin de savoir ce qu'il veut et surtout, ce qu'il ne veut plus. Aujourd'hui, Tom* s'est détaché de cet environnement toxique pour devenir caviste.
* Les prénoms ont été modifiés.





























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