Dans les Pyrénées-Atlantiques, à cheval sur la frontière franco-espagnole, le sol dissimule l’un des abîmes les plus vertigineux de la planète. Le réseau de la Pierre Saint-Martin affiche une dénivelée de 1 410 mètres, soit davantage que la hauteur de quatre tours Eiffel empilées. Peu de Français en ont entendu parler. Moins encore savent qu’il a fallu des morts pour en tracer les contours.
À retenir
- Un oiseau a guidé la découverte du gouffre en 1950 : comment un choucas a changé la spéléologie française
- Une chute de 15 mètres à 350 mètres de profondeur : pourquoi cette tragédie de 1952 a choqué la nation
- Un an après le drame, les spéléologues ont découvert une salle souterraine 10 fois plus grande que Notre-Dame
Sommaire
- Un trou dans les pierres, une civilisation souterraine
- 1952 : le câble qui lâche, l’homme qui meurt
- Au fond, une cathédrale que personne n’a commandée
- Un record battu, rebattu, et toujours actif
Un trou dans les pierres, une civilisation souterraine
Le massif est devenu célèbre avec la découverte, en 1950, par Georges Lépineux d’un puits qui s’avéra être la première entrée du réseau. En cherchant des gouffres dans la zone, il vit un choucas des Alpes sortir d’un trou d’où s’échappait un courant d’air. Avec quelques compagnons, il dégagea l’obstruction et mit au jour l’entrée de l’abîme. Ce n’est pas un aventurier fou qui cherchait la gloire : c’est un oiseau qui l’a guidé.
L’ensemble du réseau de la Pierre Saint-Martin s’étend sur un karst de 140 km², entre 1 500 et 2 100 mètres d’altitude, à cheval sur la frontière franco-espagnole. Cette zone karstique, drainée par quatre grands systèmes hydrologiques, abrite certaines des cavernes les plus profondes et les plus développées du monde. Pour donner une échelle : en 2020, le développement total des galeries recensées par l’ARSIP (Association de Recherche Spéléologique Internationale de la Pierre Saint-Martin) dépassait 465 kilomètres. L’équivalent de la distance Paris-Lyon, creusée dans la roche.
Plus de 2 000 entrées relient ces galeries à la surface, dont 50 dépassent 300 mètres de profondeur. Ce n’est pas un gouffre : c’est un continent souterrain. Et comme tout continent, il a exigé des sacrifices pour être exploré.
1952 : le câble qui lâche, l’homme qui meurt
En 1952, une expédition de grande ampleur, à laquelle participaient encore Jacques Labeyrie et Haroun Tazieff, tourna au drame : un serre-câble se dévissa, et Marcel Loubens chuta de 15 mètres au cours de sa remontée. Quinze mètres. Rien, en surface. Tout, à 350 mètres sous terre.
Il mourut 36 heures après la chute, qui lui avait fracturé le crâne et la colonne vertébrale, le plongeant dans un coma dont il ne se réveilla jamais. Le corps fut enterré sur place, et ne sera ramené à la surface que deux ans plus tard. Tazieff, présent lors du drame, consacra à cet épisode un livre resté dans les mémoires spéléologiques.
L’événement fut largement médiatisé, notamment couvert par le reporter Georges de Caunes. Cette publicité apporta un nouvel éclairage sur la spéléologie, alors peu connue du grand public. Un mort au fond d’un gouffre pyrénéen, et la France entière découvrit qu’il existait des hommes capables de descendre dans le noir absolu avec une corde et de la conviction. Le gouffre mythique de la Pierre Saint-Martin fut ainsi révélé par les médias avec l’accident de Loubens en 1952.
L’exploration du réseau fut également endeuillée par la mort de Félix Arcaute dans le gouffre Lonné-Peyret. La cartographie de ces profondeurs s’est écrite avec du sang autant qu’avec de l’encre.
Au fond, une cathédrale que personne n’a commandée
Un an exactement après la mort de Loubens, le 13 août 1953, la même équipe reprend la descente. La salle de la Verna est découverte ce jour-là par les spéléologues Jimmy Théodor, Georges Lépineux, Daniel Epelly, Michel Letrône et Georges Ballandraux. Ce qu’ils trouvent dépasse tout ce qu’ils avaient anticipé.
La salle de la Verna affiche un diamètre de 245 mètres, une hauteur de 194 mètres, une surface de quatre hectares et demi et un volume de 3,6 millions de mètres cubes. La salle est 10 fois plus grande que la cathédrale Notre-Dame de Paris. Ses dimensions ont même permis, des décennies plus tard, de réaliser un vol en montgolfière à l’intérieur. Quand l’intérieur d’une montagne offre assez de place pour faire voler un aérostat, les mots « grotte » ou « caverne » semblent soudain trop petits.
Le nom de la salle vient des scouts lyonnais du « Clan de La Verna », qui avaient aidé les tentatives de secourir Marcel Loubens, mort de ses blessures en 1952. Même le nom de ce chef-d’œuvre géologique porte le deuil de l’exploration.
Un record battu, rebattu, et toujours actif
La Pierre Saint-Martin a repris plusieurs fois le record mondial de profondeur, au fil des jonctions entre réseaux et des nouvelles découvertes. La compétition internationale pour le gouffre le plus profond du monde ressemble à une course de fond silencieuse : on ne sait jamais qui mène tant qu’on n’a pas mesuré jusqu’au bout.
Avec la jonction réalisée en 2008, le complexe Pierre Saint-Martin dépasse les 82 kilomètres pour 1 410 mètres de dénivelée, se classant deuxième réseau français pour le développement et troisième pour la profondeur. Les explorations ne s’arrêtent pas. Des recherches se poursuivent chaque année. Le massif reste partiellement inconnu, ce qui en fait l’un des derniers territoires vierges accessibles depuis la France métropolitaine.
Depuis 2010, la salle de la Verna est accessible au grand public via un tunnel artificiel de 660 mètres. La température intérieure est de 5 degrés toute l’année. Des spéléologues professionnels continuent d’explorer les galeries non cartographiées qui s’ouvrent au-delà des zones aménagées. Le gouffre de la Pierre Saint-Martin n’a pas encore livré tous ses secrets : une grande partie du site reste encore à explorer, réunissant spéléologues et scientifiques du monde entier dans des recherches continues. Ce qui signifie, concrètement, que quelqu’un descendra peut-être demain dans une galerie où aucun humain n’a jamais mis le pied, à 1 400 mètres sous les Pyrénées françaises.
Sources : planet-terre.ens-lyon.fr | amazon.fr


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